Michel Platini : le numéro 10, le jeu et la victoire

Grand portrait · Partie 3/3 — Le crépuscule et l’héritage

De Séville au titre européen de 1984, la deuxième partie de notre portrait racontait les années de la consécration. Platini est désormais triple Ballon d’Or et l’un des joueurs majeurs de son époque. Mais à partir de 1985, son rapport au football va progressivement changer.

Chapitre 7 — Le drame du Heysel

La saison 1984-1985 n’offre pas à la Juventus le championnat qu’elle espérait. Championne d’Italie en titre, elle termine seulement sixième de Serie A. Platini conserve pourtant son efficacité : 18 buts en 30 rencontres et, pour la troisième saison consécutive, le titre de meilleur buteur du championnat italien.

L’Europe offre une autre perspective. Platini marque sept fois pendant la Coupe des clubs champions, dont la Juventus atteint la finale après avoir notamment éliminé Bordeaux. Deux ans après la défaite contre Hambourg à Athènes, les Turinois ont une nouvelle occasion de remporter pour la première fois la plus grande compétition européenne.

L’adversaire est Liverpool, tenant du titre. Les deux équipes se connaissent : quelques mois plus tôt, la Juventus a battu les Anglais 2-0 à Turin en Supercoupe d’Europe grâce à deux buts de Boniek.

Le 29 mai 1985, elles se retrouvent au stade du Heysel, à Bruxelles.

Avant le coup d’envoi, des supporters de Liverpool chargent une zone voisine occupée majoritairement par des supporters italiens. La foule recule. Des personnes sont écrasées contre un mur qui finit par céder. Dans les tribunes, la situation devient catastrophique.

Les joueurs ne disposent pas encore de toutes ces informations.

Le coup d’envoi est retardé. Pendant que les secours interviennent, les représentants de l’UEFA, des deux clubs et des autorités belges se réunissent pour décider du sort de la rencontre. Les responsables policiers craignent que l’annulation de la finale ne provoque de nouveaux mouvements de foule.

Dans le vestiaire, les joueurs attendent.

Platini racontera plus tard qu’on leur avait parlé de « deux ou trois morts » et qu’ils avaient reçu pour consigne de rester chauds en attendant la décision.

Source : Michel Platini, témoignage sur le Heysel, propos repris par Eurosport.

Pendant ce temps, le bilan réel s’alourdit. Trente-neuf personnes meurent et des centaines sont blessées.

La décision est finalement prise de jouer. Selon le récit historique publié par l’UEFA, les deux capitaines doivent s’adresser au public mais ne sont pas informés de la gravité exacte de la catastrophe.

Platini expliquera plus tard :

« Nous n’étions pas informés. »

Il ajoutera que, s’ils avaient connu l’ampleur de la catastrophe, les joueurs auraient probablement refusé de disputer la rencontre.

Source : UEFA, 60 ans au cœur du football.

Les joueurs retournent sur le terrain.

À la 58e minute, Platini lance Zbigniew Boniek en profondeur. Gary Gillespie fauche le Polonais. La faute est commise à l’extérieur de la surface, mais l’arbitre accorde un penalty.

Platini le transforme.

La Juventus s’impose 1-0 et remporte pour la première fois la Coupe des clubs champions européens.

Les célébrations des joueurs turinois seront ensuite vivement critiquées au regard de la catastrophe survenue avant le match.

Platini reviendra régulièrement sur cette soirée. En 2002, il explique que le Heysel a :

« détruit beaucoup de mes illusions ».

Jusqu’à cette soirée, poursuit-il, le football avait été pour lui :

« une longue fête ».

Michel Platini Source : UEFA, 2002.

Lors des commémorations organisées vingt-cinq ans après le drame, il dira encore :

« Ce match n’a pas duré 90 minutes. Il se joue encore. »

Puis :

« Ce soir-là ne se terminera jamais. »

Michel Platini Source : UEFA, 2010.

En 2015, trente ans après les faits :

« Je continue de jouer cette finale, elle ne m’a pas quitté. »

Michel Platini Source : UEFA, 2015.

Avec davantage de recul encore, Platini emploiera un autre terme pour situer cette soirée dans sa propre carrière. Interrogé par So Foot en 2020 sur ce qu’avait changé le Heysel, il dira :

« Ça a été le début de mon retrait, disons. »

Michel Platini Source : So Foot, 30 janvier 2020.


Chapitre 8 — Quand le plaisir disparaît

Deux ans après l’Euro, l’équipe de France arrive au Mexique avec un statut qu’elle ne possédait pas encore à Séville. Les Bleus sont champions d’Europe en titre. Ils ont également remporté la Coupe intercontinentale des nations en 1985 et font partie des équipes attendues de cette Coupe du monde.

Michel Hidalgo n’est plus sur le banc. Comme prévu, il a quitté la sélection après le titre de 1984 et laissé sa place à Henri Michel, champion olympique la même année avec l’équipe de France olympique.

Une grande partie de l’ossature des années précédentes est toujours là : Bossis, Battiston, Giresse, Tigana, Fernandez, Rocheteau et Platini.

Le capitaine vient de remporter trois Ballons d’Or consécutifs. Il a 30 ans et dispute sa troisième Coupe du monde. Mais il n’arrive pas au Mexique dans les mêmes conditions physiques qu’à l’Euro 1984. Une blessure au tendon d’Achille le gêne et l’accompagnera pendant la compétition.

Les Bleus commencent contre le Canada. La victoire est laborieuse : Jean-Pierre Papin inscrit l’unique but à onze minutes de la fin. La France fait ensuite match nul contre l’URSS (1-1), avant de battre la Hongrie 3-0. Elle termine deuxième de son groupe derrière les Soviétiques.

En huitième de finale, l’Italie attend les Bleus. Depuis quatre ans, le pays est aussi le quotidien de Platini. Il joue à la Juventus, connaît plusieurs des internationaux italiens et vient de remporter avec le club turinois son deuxième championnat d’Italie.

Après quinze minutes, Dominique Rocheteau trouve Platini. Le capitaine ouvre le score. Yannick Stopyra marque en seconde période et la France s’impose 2-0.

Quatre jours plus tard, à Guadalajara, les Bleus retrouvent le Brésil.

Le match se joue le 21 juin, jour du 31e anniversaire de Platini. Careca ouvre le score pour les Brésiliens. Platini égalise avant la mi-temps.

Après 90 minutes puis la prolongation, les deux équipes sont toujours à égalité. La qualification se joue aux tirs au but.

Quatre ans auparavant, à Séville, Platini avait transformé sa tentative lors d’une séance finalement perdue par la France. Face au Brésil, il envoie cette fois son ballon au-dessus de la cage de Carlos.

La France se qualifie malgré son échec. Luis Fernandez transforme le dernier tir au but français.

Quelques jours plus tard, les Bleus retrouvent une nouvelle fois la République fédérale d’Allemagne en demi-finale. Comme en 1982, la France s’arrête avant la finale. La RFA s’impose 2-0.

Platini ne disputera jamais de finale de Coupe du monde.

À son retour en Italie, il retrouve un championnat dont le paysage évolue également. Diego Maradona est arrivé à Naples deux ans plus tôt et vient de conduire l’Argentine au titre mondial au Mexique.

Platini et Maradona évoluent encore dans le même championnat pendant une saison. Le Français dispute sa cinquième année à la Juventus ; l’Argentin sa troisième à Naples. Le 10 mai 1987, le Napoli remporte le premier championnat d’Italie de son histoire.

Une semaine plus tard, Platini dispute son dernier match avec la Juventus.

Sa dernière saison est plus difficile. Les problèmes physiques prennent davantage de place et certaines sensations ne sont plus les mêmes. Des années plus tard, Platini racontera notamment un match contre la Sampdoria au cours duquel il prend conscience qu’il ne possède plus l’accélération qui lui permettait auparavant de faire la différence.

Il lui reste pourtant suffisamment de réputation pour continuer. Des possibilités existent ailleurs, notamment à Marseille et à Barcelone. On lui suggère également de reculer sur le terrain pour prolonger sa carrière dans un rôle moins exigeant physiquement.

Platini choisit de ne pas le faire.

Au moment de quitter le football, en mai 1987, il explique :

« Je pars parce que je sais que demain je ne serai jamais meilleur qu’aujourd’hui. »

Michel Platini, mai 1987 Source : UPI, 17 mai 1987.

Il n’a pas encore 32 ans.

Une autre déclaration accompagne l’annonce de sa retraite :

« Je ne pourrais plus continuer, car le plaisir n’était plus au rendez-vous. »

Michel Platini, mai 1987 Source : Le Monde, 19 mai 1987.

Des années plus tard, Platini reviendra sur les propositions qui auraient pu lui permettre de continuer :

« Je n’avais plus d’essence. La benzina était finita, comme on dit en Italie. »

Autrement dit, le carburant n’était plus là.

Puis il formulera plus simplement encore son rapport à sa carrière :

« Je ne suis pas venu pour être professionnel dans le football. Je suis venu pour jouer au football. »

Michel Platini Source : Le Journal du Dimanche, entretien confession.

Jouer. C’était déjà ce qu’il recherchait lorsqu’il n’avait encore aucun plan de carrière. Entre-temps, le football était devenu son métier, l’avait conduit de Nancy à Turin, lui avait donné trois Ballons d’Or et un titre de champion d’Europe, mais aussi Séville, le Heysel et des années de plus en plus exigeantes pour son corps.

À 31 ans, les clubs s’intéressent encore à lui. Il pourrait continuer autrement, reculer sur le terrain, accepter un dernier contrat. Il préfère s’arrêter au moment où il ne retrouve plus dans le jeu ce qui l’avait conduit jusque-là.

Le 17 mai 1987, contre Brescia, Michel Platini quitte le terrain sous le maillot de la Juventus.

Cette fois, il ne cherche pas un nouveau club.


Épilogue — Ce qui reste de Platini

Près de quarante ans après son dernier match, Michel Platini reste l’une des figures majeures de l’histoire du football français. Certaines images appartiennent depuis longtemps à la mémoire collective : les coups francs, le numéro 10, Séville, les neuf buts de 1984, le maillot de la Juventus.

À Nancy, Platini consacrait déjà une partie de son travail à la répétition d’un geste précis. Les mannequins fabriqués pour ses séances de coups francs paraissent aujourd’hui banals : ils font désormais partie du matériel quotidien des clubs professionnels, tout comme les séances individualisées et le travail spécifique sur coups de pied arrêtés. Au tournant des années 1980, ces pratiques étaient beaucoup moins répandues.

Sa réussite à l’étranger appartient elle aussi à un autre football. Raymond Kopa avait ouvert cette voie avant lui au Real Madrid. Platini rejoint la Juventus en 1982, treize ans avant l’arrêt Bosman, à une époque où les places accordées aux joueurs étrangers en Italie sont encore limitées. Il y devient trois fois Ballon d’Or et, après avoir débarqué dans un pays qu’il connaissait finalement assez peu, continuera bien après sa retraite à se revendiquer « juventino ».

Avec l’équipe de France, il aura connu deux périodes très différentes en quelques années. Celle de Séville d’abord, avec une équipe éliminée mais accueillie en héros. Celle de 1984 ensuite, lorsque les Bleus remportent le premier grand titre international de leur histoire. Platini en est le capitaine et inscrit neuf des quatorze buts français pendant le tournoi.

Quatorze ans plus tard, l’équipe de France de Didier Deschamps et Zinédine Zidane devient championne du monde. Plusieurs membres de cette génération évoluent alors dans les grands championnats européens. Vingt ans plus tard, les Bleus remportent une deuxième Coupe du monde en Russie.

Platini, lui, n’aura jamais soulevé ce trophée. Deux demi-finales, en 1982 et 1986, mais aucune finale.

Cette absence n’empêchera pas son nom de rester au sommet de la hiérarchie française bien après sa retraite.

En 1999, France Football le désigne « Joueur français du siècle », devant Zinédine Zidane et Raymond Kopa.

Plus de dix ans après son dernier match, le principal magazine français consacré au football plaçait donc encore Platini au premier rang.

Son empreinte dépasse les classements. Pour ceux qui l’ont vu jouer, son nom reste associé à la première équipe de France qui a remporté un grand titre. Pour ceux qui sont nés après sa retraite, Platini appartient à cette poignée de joueurs dont le nom suffit encore à identifier une époque du football français.

Il avait commencé sans plan de carrière, avec l’envie de jouer au football. Il aura finalement accompagné une période pendant laquelle les Bleus sont passés des espoirs de Séville à leur premier grand titre.

Près de quarante ans après son dernier match, son numéro 10 appartient toujours à l’histoire du sport français.

Pour prolonger la lecture

Michel Platini n’a jamais remporté la Coupe du monde. Cette absence permet de prolonger naturellement la réflexion sur la place qu’un titre mondial occupe lorsqu’on juge la carrière des plus grands joueurs.

À lire également sur Parlons peu parlons foot : « Les géants sans couronne » — ces légendes qui n’ont jamais remporté la Coupe du monde. 

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Quelle trace Michel Platini a-t-il laissée dans votre mémoire du football français ? Pour ceux qui l’ont vu jouer, quels souvenirs gardez-vous de lui ? Et pour les générations qui l’ont découvert après sa retraite, que représente encore Platini aujourd’hui ?

Son approche du travail individuel était-elle en avance sur son époque ? Sa réussite à la Juventus a-t-elle contribué à ouvrir davantage le football français vers l’étranger ? Et quelle place lui accordez-vous aujourd’hui parmi les plus grands joueurs français de l’histoire ?

À vos souvenirs et à vos arguments : le débat est ouvert dans les commentaires.

Sources et archives principales

Ce portrait s’appuie notamment sur des entretiens de Michel Platini et des témoignages de plusieurs acteurs de sa carrière, ainsi que sur les archives de l’AS Nancy-Lorraine, de l’AS Saint-Étienne, de la Fédération Française de Football, de l’UEFA et de la FIFA. Ont également été consultés des entretiens et archives publiés par Le Monde, L’Équipe, Le Parisien, So Foot, Le Journal du Dimanche, La Gazzetta dello Sport, Europe 1 et d’autres médias cités directement au fil du texte.

 

Partager cet article :

Laisser un commentaire

error: Le contenu est protégé !!