Robin van Persie face à l’Espagne : le jour où le « Flying Dutchman » s’est envolé

Il existe des buts que l’on reconnaît avant même de revoir le ballon entrer dans les filets. Une posture suffit. Robin van Persie, suspendu dans les airs, le corps presque parallèle à la pelouse de Salvador, appartient à cette catégorie. L’image a tellement circulé depuis la Coupe du monde 2014 qu’elle a presque fini par vivre indépendamment du match.

Pourtant, derrière cette photographie devenue iconique se cache une histoire beaucoup plus riche qu’une tête plongeante spectaculaire. Celle d’un attaquant sortant d’une saison compliquée à Manchester United mais qui retrouve auprès de Louis van Gaal un environnement dans lequel il se sent important. Celle d’une équipe néerlandaise qui arrive au Brésil avec moins de certitudes que l’Espagne mais avec un plan très précis pour la faire souffrir. Et celle de deux sélections dont les trajectoires vont brutalement se croiser pendant une soirée.

Quelques secondes avant la pause, rien de tout cela n’est encore écrit.

Quatre ans après Johannesburg

Le 13 juin 2014, lorsque les Pays-Bas retrouvent l’Espagne à l’Arena Fonte Nova de Salvador, le souvenir de Johannesburg est inévitable. Quatre ans plus tôt, les deux équipes disputaient la finale de la Coupe du monde. Andrés Iniesta avait marqué en prolongation et offert à l’Espagne le premier titre mondial de son histoire. La Roja a depuis remporté l’Euro 2012. Elle arrive au Brésil championne du monde et double championne d’Europe en titre, au sommet d’un cycle de domination que personne ne sait encore terminé.

Robin van Persie, lui, arrive dans un contexte plus incertain. À 30 ans, le capitaine néerlandais reste l’un des meilleurs attaquants européens, mais il sort d’un exercice 2013-2014 beaucoup plus difficile que le précédent avec Manchester United. Un an plus tôt, pour sa première saison après son départ d’Arsenal, ses buts avaient largement contribué au dernier titre de champion d’Angleterre de l’ère Alex Ferguson. Le départ de l’Écossais a bouleversé le club. Sous David Moyes, United s’est effondré en championnat et Van Persie a été freiné par plusieurs problèmes physiques.

Avec les Pays-Bas, il retrouve autre chose. Louis van Gaal lui a confié le brassard et le place au centre de son projet. La veille d’affronter l’Espagne, Van Persie ne cherche pas à diminuer l’adversaire, qu’il considère comme peut-être la meilleure équipe du monde. Mais il prévient aussi qu’il ne faut pas sous-estimer les Pays-Bas. Cette confiance repose également sur un plan.

Attendre l’Espagne pour mieux la surprendre

Van Gaal ne cherche pas à battre les champions du monde en leur disputant la maîtrise du ballon. Son idée est d’exploiter les espaces laissés derrière une défense espagnole positionnée haut et d’utiliser notamment la qualité de passe de Wesley Sneijder et Daley Blind pour lancer rapidement Van Persie et Arjen Robben dans la profondeur.

Pendant une bonne partie de la première période, pourtant, le scénario semble rester espagnol. À la 27e minute, Diego Costa obtient un penalty que Xabi Alonso transforme. L’Espagne mène 1-0. Plus inquiétant encore pour les Néerlandais, David Silva dispose à quelques minutes de la pause d’une occasion considérable de porter le score à 2-0. Lancé face à Jasper Cillessen, il tente de piquer son ballon. Le gardien intervient.

Quelques secondes séparent alors les Pays-Bas d’une situation qui aurait pu devenir très difficile.

Puis Daley Blind récupère le ballon.


44e minute : Van Persie choisit de voler

Blind se trouve sur le côté gauche, encore très loin du but espagnol. Devant lui, la défense de Vicente del Bosque est positionnée haut. Van Persie se trouve entre les défenseurs et commence son appel.

Blind lève la tête et frappe du pied gauche.

Sa passe traverse une immense portion de terrain. Elle monte, voyage dans le dos de la défense espagnole et commence à redescendre vers Van Persie. Sergio Ramos revient mais ne peut plus intervenir. Iker Casillas, lui, a quitté sa ligne et se trouve avancé dans sa surface.

Van Persie pourrait chercher à contrôler.

Il choisit autre chose.

Sans laisser le ballon toucher le sol, il projette son corps vers l’avant et frappe de la tête en pleine extension. Il ne cherche pas la puissance : il donne au ballon la trajectoire d’un lob. Casillas tente de reculer, regarde le ballon passer au-dessus de lui et ne peut rien faire.

La balle retombe dans le but espagnol.

1-1.

Van Persie se relève et court vers le banc néerlandais. Il rejoint Louis van Gaal et les deux hommes se frappent dans la main. À la pause, les Pays-Bas ne sont plus menés.

Le match vient de changer.

Une tête pensée comme un lob

La photographie donne au geste une apparence presque irréelle. Pourtant, sa difficulté ne tient pas seulement à la détente horizontale de Van Persie. L’attaquant doit lire simultanément plusieurs informations : la trajectoire très longue du ballon de Blind, son propre déplacement, le retour des défenseurs et surtout la position de Casillas. Van Persie expliquera plus tard avoir vu le gardien espagnol avancé avant l’arrivée du ballon.

À partir de cette prise d’information, il doit choisir. Un contrôle lui laisserait davantage de temps en théorie, mais permettrait aussi au gardien et aux défenseurs de se repositionner. Une tête classique chercherait davantage la puissance ou une trajectoire descendante. Van Persie utilise au contraire sa tête comme il aurait pu utiliser son pied pour lober un gardien.

Tout doit être dosé. Trop fort, le ballon passe au-dessus de la barre. Trop bas, Casillas peut intervenir. Trop tôt ou trop tard, Van Persie ne peut plus orienter correctement sa tentative. Le geste est donc l’aboutissement d’une lecture extrêmement rapide de la situation : avant même de toucher le ballon, Van Persie a compris où se trouve Casillas et quelle trajectoire peut le battre.

Il considérera plus tard ce but comme le plus beau de sa carrière.

Là où s’arrête le plan de Van Gaal

La tête est imprévisible. La situation qui la rend possible l’est beaucoup moins.

Van Gaal avait précisément demandé à son équipe d’exploiter l’espace derrière la défense espagnole et de rechercher rapidement ses attaquants. Le long ballon de Blind vers Van Persie appartient à cette logique. Après la pause, Blind trouvera encore Robben d’une longue passe pour permettre à l’attaquant de donner l’avantage aux Pays-Bas.

Le but se situe ainsi à la rencontre de deux intelligences. Il y a le plan collectif : identifier l’espace et trouver rapidement les attaquants. Et puis il y a ce qu’aucun entraîneur ne peut réellement dessiner sur un tableau : la solution choisie par le joueur lorsque le ballon arrive.

Van Gaal peut créer les conditions. Blind peut réussir la passe. Mais personne ne peut programmer cette tête.

La course de Van Persie vers son sélectionneur après l’égalisation prend alors une autre dimension. Le plan vient de fonctionner. L’exécution, elle, n’appartient qu’au joueur.

Le moment où la soirée bascule

Neuf minutes après la reprise, Robben donne l’avantage aux Pays-Bas. Stefan de Vrij inscrit le troisième but, Van Persie profite ensuite d’une erreur de Casillas pour marquer à nouveau et Robben achève la soirée. 5-1. Quelques minutes avant la tête de Van Persie, l’Espagne avait pourtant encore eu le ballon du 2-0.

Le tournoi donnera à ce renversement une dimension historique. Battue ensuite par le Chili, la Roja est éliminée dès la phase de groupes. L’équipe qui avait remporté l’Euro 2008, la Coupe du monde 2010 puis l’Euro 2012 arrive au terme de son cycle de domination. La tête de Van Persie n’est pas la cause de cet effondrement, mais elle en devient l’une des images les plus fortes : à la 44e minute de son premier match, l’Espagne est encore championne du monde en titre et mène au score ; quelques jours plus tard, elle est éliminée.

Pour les Pays-Bas, le mouvement est inverse. Quatre ans après avoir perdu la finale mondiale contre cette même Espagne, ils viennent de lui infliger l’une des défaites les plus marquantes de son histoire. Ils iront jusqu’en demi-finale, où l’Argentine les éliminera aux tirs au but, avant de terminer troisièmes en battant le Brésil.

Il n’y aura donc pas de véritable passage de témoin. Les Pays-Bas ne succéderont pas à l’Espagne sur le trône mondial. Mais le soir de Salvador, le but de leur capitaine leur permet soudain d’envisager jusqu’où cette équipe peut aller.


Épilogue — On ne vole pas tous les soirs

Robin van Persie ne disparaît pas après Salvador. Il marque encore contre l’Australie puis contre le Brésil et termine le tournoi avec quatre réalisations. Son Mondial est réussi.

Mais il ne retrouvera jamais tout à fait l’éclat de cette 44e minute contre l’Espagne. Et il n’avait peut-être pas à le retrouver.

Dès son premier match, Van Persie a produit l’image qui restera associée à sa Coupe du monde. Son plongeon est repris partout. Le « Flying Dutchman » devient l’un des symboles du Mondial brésilien. Le but sera nommé pour le Prix Puskás et Van Persie continuera lui-même, des années plus tard, à le considérer comme le plus beau de sa carrière.

La suite de son tournoi rappelle simplement quelque chose que le sport montre régulièrement : les instants de grâce ne se commandent pas. Un joueur peut préparer son corps, travailler ses déplacements, étudier un adversaire. Un entraîneur peut imaginer un plan et créer les conditions permettant à ses meilleurs joueurs de s’exprimer. Mais personne ne peut décider qu’à la 44e minute d’un match de Coupe du monde, une longue passe, la position d’un gardien, un appel et une intuition vont s’assembler de cette manière.

C’est aussi ce qui donne leur valeur à ces instants. S’ils pouvaient être reproduits à volonté, ils cesseraient probablement de nous surprendre.

Robin van Persie a encore marqué après Salvador. Il a encore gagné des matches et poursuivi une immense carrière. Mais il n’a volé qu’une fois comme cela.

C’est aussi pour cela qu’on s’en souvient.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Et vous, quel souvenir gardez-vous de ce but de Robin van Persie face à l’Espagne ? Le considérez-vous comme l’un des plus beaux buts de l’histoire de la Coupe du monde ? Et quel autre geste vous a procuré cette même sensation d’assister, pendant quelques secondes, à un instant de grâce ? Partagez vos souvenirs et votre avis dans les commentaires.

Sources

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