Il existe des performances qui restent associées à un score, d’autres à un but ou à une action. Celle de Ronaldinho au Santiago Bernabéu, le 19 novembre 2005, est restée dans les mémoires pour une autre image : celle de supporters du Real Madrid debout pour applaudir le numéro 10 du FC Barcelone.
Ce soir-là, le Barça s’impose 3-0 sur le terrain de son rival. Samuel Eto’o ouvre le score en première période, avant que Ronaldinho ne signe un doublé après la pause. Mais la portée de sa prestation dépasse rapidement les deux buts. Pendant une partie de la rencontre, la défense madrilène se retrouve confrontée à un problème qu’elle ne parvient plus à résoudre : comment arrêter un joueur capable d’accélérer depuis la gauche, de conserver le ballon à pleine vitesse et de changer de direction au moment même où le défenseur pense pouvoir intervenir ?
À quelques jours de recevoir le Ballon d’Or, Ronaldinho livre l’une des performances les plus emblématiques de sa carrière.
Un Clasico entre deux géants, mais deux dynamiques différentes
À l’automne 2005, le FC Barcelone n’est plus l’équipe en reconstruction que Ronaldinho avait rejointe deux ans auparavant. Frank Rijkaard a installé son projet, le club vient de remporter la Liga 2004-2005, sa première depuis six ans, et se présente au Bernabéu en champion d’Espagne en titre.
La dynamique est excellente. Avant le Clasico, le Barça reste sur six victoires consécutives toutes compétitions confondues et n’a encaissé qu’un but pendant cette série. Au classement, les deux rivaux restent pourtant très proches : Barcelone ne possède qu’un point d’avance sur le Real Madrid. Le déplacement dans la capitale peut donc modifier directement le rapport de force au sommet du championnat.
En face se trouve encore le Real des Galactiques. Zinédine Zidane, Ronaldo, David Beckham, Roberto Carlos, Raúl, Iker Casillas : l’effectif madrilène conserve une concentration exceptionnelle de stars. Mais l’équipe de Vanderlei Luxemburgo n’affiche plus la même maîtrise que quelques saisons auparavant. Zidane et Ronaldo reviennent notamment de blessures et manquent encore de rythme. Le prestige des noms demeure immense ; la mécanique collective, elle, est devenue plus fragile.
Au milieu de ces vedettes apparaît également un garçon de 18 ans. Pour son premier Clasico, Lionel Messi est titularisé par Rijkaard. L’Argentin évolue aux côtés de Samuel Eto’o et de Ronaldinho dans une attaque qui commence à symboliser le changement d’époque en cours à Barcelone.
Mais la figure centrale du Barça reste alors Ronaldinho.
Ronaldinho, déjà au sommet du football mondial
À 25 ans, le Brésilien a profondément changé le visage du Barça depuis son arrivée en provenance du Paris Saint-Germain en 2003. Il a accompagné le retour du club au premier plan, remporté la Liga la saison précédente et reçu le titre de FIFA World Player of the Year en 2004.
Son football est alors arrivé à maturité. Ronaldinho peut éliminer sur un dribble, accélérer balle au pied, créer pour Eto’o, frapper de loin ou attirer plusieurs adversaires avant de libérer un partenaire. Son influence ne se limite plus aux gestes spectaculaires : le jeu offensif du Barça s’organise largement autour de sa capacité à créer un déséquilibre.
Le Clasico arrive au moment où sa domination individuelle est sur le point d’être officiellement consacrée. Neuf jours plus tard, le 28 novembre 2005, il recevra le Ballon d’Or devant Frank Lampard et Steven Gerrard.
Mais avant Paris et le trophée de France Football, il y a Madrid et le Bernabéu.
Barcelone prend immédiatement le contrôle
Le Barça n’entre pas sur la pelouse en attendant son adversaire. La première période est largement catalane.
Les Barcelonais monopolisent davantage le ballon, trouvent des espaces et obligent Madrid à courir après le jeu. Le Real tente de presser pour récupérer rapidement la possession, mais peine à installer ses propres attaques. Zidane et Ronaldo, revenus récemment de blessure, ne parviennent pas à donner suffisamment de continuité au jeu madrilène.
À la 15e minute, Messi reçoit le ballon sur la droite et provoque. L’action se poursuit vers Samuel Eto’o, qui parvient à s’extirper de la défense madrilène avant de tromper Casillas d’une finition du bout du pied.
0-1.
Le but ne change pas réellement la physionomie de la rencontre. Barcelone continue de se procurer les meilleures situations et Casillas doit intervenir devant Messi puis Eto’o pour empêcher le Real de rejoindre les vestiaires avec un retard plus important.
Ronaldinho participe déjà à la domination catalane, mais sa rencontre va prendre une autre dimension après la pause.
Madrid cherche encore à revenir. Le Brésilien va progressivement lui retirer cette possibilité.
À gauche, un problème sans solution
À la 59e minute, Ronaldinho récupère le ballon sur son côté gauche.
Il est encore loin du but.
Il accélère.
Le premier danger vient précisément de là. Ronaldinho ne conduit pas simplement le ballon vers la surface : il avance suffisamment vite pour obliger la défense madrilène à reculer et à prendre une décision dans l’urgence. Intervenir trop tôt ouvre la possibilité du crochet. Attendre lui permet de gagner du terrain.
La défense hésite.
Ronaldinho, lui, poursuit sa course. Il élimine les Madrilènes qui viennent à sa rencontre, se recentre à l’approche de la surface et ouvre suffisamment son angle pour déclencher sa frappe. Casillas est battu.
0-2.
Le Barça vient de prendre une marge considérable. Mais l’action révèle surtout le problème auquel le Real est désormais confronté.
Madrid ne sait plus comment défendre sur Ronaldinho.
Pourquoi Madrid ne parvient plus à l’arrêter
Le problème posé par Ronaldinho ne tient pas seulement à sa vitesse. Les défenseurs madrilènes doivent faire face à un joueur capable de modifier son geste extrêmement tard. Sa conduite de balle reste suffisamment proche du pied pour lui permettre de changer de direction sans véritablement interrompre son accélération.
Pour le défenseur, le choix devient presque systématiquement mauvais. Reculer laisse Ronaldinho avancer. Se rapprocher l’expose au crochet. Chercher le contact ne garantit même pas de stopper l’action, car le Brésilien possède suffisamment d’équilibre et de puissance pour poursuivre sa course.
Son positionnement sur la gauche amplifie encore le problème. En partant de cette zone, Ronaldinho peut longer la ligne ou revenir vers l’intérieur. Le défenseur doit protéger plusieurs trajectoires à la fois, alors que le numéro 10 peut attendre son engagement avant de choisir la sienne.
Et Barcelone possède autour de lui suffisamment de menaces pour empêcher Madrid de concentrer toute sa défense sur un seul joueur. Eto’o attaque constamment la profondeur. Messi provoque depuis l’autre côté. Deco et Xavi assurent la circulation du ballon.
Ronaldinho bénéficie ainsi de ce qu’il recherche : des situations où un défenseur doit venir à sa rencontre avec de l’espace derrière lui.
À pleine vitesse, le duel devient presque impossible à maîtriser.
Madrid vient d’en faire l’expérience une première fois.
Il va la subir une seconde.
Le même côté, le même problème
À la 77e minute, Ronaldinho reçoit de nouveau le ballon sur la gauche.
Cette fois, Sergio Ramos se trouve directement confronté à lui. Le défenseur espagnol sait désormais ce qui peut arriver. Il connaît la menace. Il sait que Ronaldinho cherche l’espace devant lui.
Cela ne suffit pas.
Le Brésilien accélère et prend Ramos de vitesse. Il entre dans la surface, conserve suffisamment de maîtrise pour ajuster Casillas et inscrit son deuxième but.
0-3.
Deux buts construits depuis la même zone. Deux accélérations. Deux situations dans lesquelles la défense madrilène sait progressivement ce que Ronaldinho peut faire sans parvenir à l’empêcher de le faire.
C’est ce qui donne toute sa force à cette masterclass : la première fois, Madrid découvre le problème. La deuxième, il le connaît déjà. La réponse reste pourtant la même.
Et c’est après ce troisième but que se produit la scène qui va rester attachée à cette soirée.
Quand le Bernabéu se lève
Le Real Madrid est mené 3-0 chez lui par le FC Barcelone. Les sifflets accompagnent la prestation des Madrilènes et une partie du public manifeste son mécontentement.
Puis des spectateurs du Santiago Bernabéu commencent à applaudir Ronaldinho.
Un joueur du Barça reçoit une ovation sur le terrain du Real Madrid.
L’image devient immédiatement l’un des symboles de la rencontre. Elle survivra même au score.
Ronaldinho mesure lui-même la singularité du moment. Après le match, il explique avoir vécu « un moment très émouvant », ajoutant qu’il ne l’oublierait jamais parce qu’il est rare de voir les supporters adverses vous applaudir.
Dans l’un des stades où un joueur du FC Barcelone peut s’attendre à rencontrer le moins d’indulgence, Ronaldinho vient de recevoir l’une des marques de reconnaissance les plus fortes de sa carrière.
Une soirée presque parfaite
À la fin de la rencontre, Ronaldinho évoque également une prestation collective presque parfaite.
Le terme convient particulièrement bien à ce Barça. Samuel Eto’o a marqué. Messi, pour son premier Clasico à seulement 18 ans, a participé à l’action du premier but. Casillas a longtemps empêché le score de devenir plus lourd. Et Ronaldinho a transformé une domination collective en démonstration individuelle.
La victoire permet surtout à Barcelone de prendre la tête de la Liga, à égalité de points avec Osasuna mais devant à la différence de buts, et de repousser le Real Madrid à quatre longueurs.
Neuf jours plus tard, Ronaldinho reçoit le Ballon d’Or 2005.
Quelques mois plus tard, Barcelone conserve son titre de champion d’Espagne et remporte la Ligue des champions face à Arsenal à Paris.
Le Clasico du 19 novembre ne résume évidemment pas à lui seul cette période. Mais il en offre probablement l’une des images les plus fortes : Ronaldinho au sommet de son football, le Barça prenant le dessus sur son grand rival et le Santiago Bernabéu finissant par applaudir celui qui vient de le battre.
Deux buts figurent sur la feuille de match.
L’ovation, elle, raconte le reste.
Et vous, où situez-vous cette performance de Ronaldinho parmi les plus grandes masterclass individuelles de l’histoire du Clasico ?