Grand portrait · Partie 2/3 — La consécration
Dans la première partie de notre grand portrait, nous avons suivi Michel Platini de son apprentissage en Lorraine jusqu’à Nancy puis Saint-Étienne. À l’été 1982, il quitte les Verts et s’apprête à découvrir la Juventus. Mais avant Turin et les années de la consécration, le capitaine de l’équipe de France a rendez-vous avec une soirée qui marquera durablement sa génération : Séville.
Chapitre 4 — Séville, perdre en héros
Quelques semaines après son dernier match avec Saint-Étienne, Michel Platini rejoint l’équipe de France pour la Coupe du monde 1982 en Espagne. À 27 ans, il n’est plus le jeune international qui avait découvert la compétition quatre ans auparavant en Argentine. Il porte désormais le brassard de capitaine.
Les Bleus arrivent avec davantage d’expérience mais encore peu de certitudes. Depuis la troisième place obtenue en 1958, la France n’a plus franchi le premier tour d’une Coupe du monde. Michel Hidalgo fixe donc d’abord cet objectif à son équipe.
La préparation n’a rien fait pour installer les Français parmi les grands favoris. Leurs derniers matchs avant le tournoi se soldent notamment par des défaites contre le Pérou et le pays de Galles et un nul contre la Bulgarie.
Le tournoi commence mal. Face à l’Angleterre, Bryan Robson marque après seulement quelques secondes et les Bleus s’inclinent 3-1. La victoire contre le Koweït (4-1), puis le nul face à la Tchécoslovaquie permettent néanmoins à la France de franchir le premier tour.
La compétition change progressivement de visage. Blessé, Platini manque la victoire contre l’Autriche au deuxième tour. Lorsqu’il revient face à l’Irlande du Nord, Hidalgo associe au milieu Giresse, Tigana, Genghini et son capitaine. La France s’impose 4-1 et atteint les demi-finales pour la première fois depuis 1958.
En quelques semaines, une équipe arrivée en Espagne avec l’objectif initial de franchir le premier tour se retrouve à un match d’une finale de Coupe du monde.
À Séville, l’adversaire est la République fédérale d’Allemagne, championne d’Europe en titre.
Le 8 juillet, plus de 70 000 spectateurs remplissent le stade Ramón-Sánchez-Pizjuán. Pour Platini et cette génération, une victoire ouvrirait la première finale mondiale du football français depuis vingt-quatre ans.
Le début de soirée tourne en faveur des Allemands. Pierre Littbarski ouvre le score après dix-sept minutes. La France réagit rapidement : une faute sur Dominique Rocheteau offre un penalty aux Bleus.
Platini prend le ballon et égalise.
À la 57e minute, il voit Patrick Battiston partir dans la profondeur et lui adresse le ballon. Le défenseur français arrive face à Harald Schumacher et frappe. Le gardien allemand sort à sa rencontre et le percute violemment.
Battiston reste au sol, inconscient. Deux dents sont cassées et il doit être évacué sur une civière. Schumacher, lui, n’est pas sanctionné. L’arbitre Charles Corver accorde une sortie de but.
Le jeu reprend.
Après 90 minutes, le score est toujours de 1-1. En prolongation, Marius Trésor reprend un coup franc d’Alain Giresse et donne l’avantage à la France. Quelques minutes plus tard, Giresse marque à son tour.
3-1.
Karl-Heinz Rummenigge réduit l’écart. Puis Klaus Fischer égalise.
3-3.
Pour la première fois dans l’histoire de la Coupe du monde, une rencontre doit se décider aux tirs au but.
Platini transforme le sien. Didier Six échoue ensuite. Uli Stielike manque également sa tentative pour l’Allemagne. Maxime Bossis est à son tour mis en échec. Horst Hrubesch transforme finalement le dernier tir allemand.
La France est éliminée.
Dans Le Monde, Pierre Georges raconte les minutes qui suivent. Giresse rejoint rapidement les vestiaires pour cacher sa peine, Janvion paraît groggy, Trésor enfouit son visage dans un maillot allemand.
Platini marche « comme un automate ».
Dans le vestiaire, Michel Hidalgo racontera que certains joueurs ne veulent même plus se changer. Deux jours plus tard, la France doit pourtant disputer le match pour la troisième place contre la Pologne. Platini n’y participe pas et Hidalgo aligne une équipe largement remaniée. Les Bleus s’inclinent 3-2.
La Coupe du monde est terminée.
L’accueil réservé à l’équipe en France ne ressemble pourtant pas à celui d’une sélection simplement battue en demi-finale. Des années plus tard, lorsqu’on demandera à Hidalgo comment ses joueurs avaient été reçus, il répondra :
« On était des héros ! »
— Michel Hidalgo Source : Eurosport, entretien rétrospectif sur Séville 1982.
La défaite et son scénario accompagneront longtemps cette génération. Alain Giresse dira encore vingt ans plus tard :
« C’est comme une braise, il suffit de souffler dessus pour la raviver. »
— Alain Giresse Source : Le Parisien, 6 juillet 2002.
Platini conservera un autre souvenir de cette soirée. Avec le recul, il qualifiera France-RFA 1982 de son « plus beau match ». Il expliquera qu’aucun film ni aucune pièce de théâtre ne pourrait, selon lui, concentrer autant d’émotions contraires en si peu de temps :
« C’était complet. C’était fabuleux. »
— Michel Platini Source : FIFA, témoignage sur France-RFA 1982.
Séville restera attaché à cette génération. La France n’a pas atteint la finale et n’a toujours remporté aucun grand tournoi international, mais l’accueil réservé aux joueurs à leur retour témoigne de la place qu’ils viennent de prendre auprès du public. Platini, capitaine à 27 ans, en est l’un des principaux visages.
Son été 1982 ne s’arrête pas en Espagne. Avant le Mondial, il avait disputé son dernier match avec Saint-Étienne. À son retour, un autre changement l’attend : pour la première fois de sa carrière, il va jouer hors de France.
Destination Turin.
La Juventus vient de remporter le championnat d’Italie. Plusieurs de ses joueurs viennent également de devenir champions du monde avec la Squadra Azzurra.
Chapitre 5 — Turin, devenir juventino
L’Italie appartient déjà à l’histoire familiale de Michel Platini. Son grand-père paternel, Francesco, avait quitté le Piémont pour s’installer en Lorraine. Sa mère, Anna Piccinelli, était elle aussi issue d’une famille d’origine italienne.
Avant même son transfert, Platini avait évoqué cette double proximité à propos des rencontres entre la France et l’Italie :
« Je suis français, pas de doute, et il y a le cœur, mais il y a aussi le sang, la famille, le père. »
— Michel Platini Source : propos référencés dans Hommes & Migrations.
Platini porte un nom italien, mais connaît encore assez peu le pays lorsqu’il arrive à Turin. Dans sa famille, on ne parlait pas italien.
Peu après son arrivée à la Juventus, Giampiero Boniperti lui demande s’il veut parler à « l’Avvocato ». Platini croit qu’il est question de son propre avocat. Il ignore encore que ce surnom désigne Gianni Agnelli, figure centrale de la Juventus et de la famille qui contrôle Fiat.
Agnelli lui expose rapidement ce qu’il attend de lui : gagner la Coupe des clubs champions.
Platini lui répond :
« Ci penso io. »
« Je m’en charge. »
— Michel Platini, récit de sa première conversation avec Gianni Agnelli Source : Festival dello Sport, La Gazzetta dello Sport, 2025.
Platini n’arrive pas seul de l’étranger. La Juventus recrute également Zbigniew Boniek. Le Français et le Polonais sont les deux seuls étrangers du groupe.
Boniek parlera plus tard de leur rapprochement. Il parle un peu français, leurs épouses deviennent amies et les deux joueurs nouent rapidement une relation qui dépassera leurs années turinoises. Il décrira Platini comme un homme « timide et réservé ».
— Zbigniew Boniek Source : La Gazzetta dello Sport, 2008.
Sportivement, les premiers mois sont difficiles.
Platini souffre d’une pubalgie et ne trouve pas immédiatement sa place dans l’organisation de Giovanni Trapattoni. Dans une équipe qui compte plusieurs champions du monde italiens, Platini et Boniek doivent aussi apprendre à jouer dans un système très différent de ceux qu’ils connaissaient.
La situation devient suffisamment pesante pour que Platini envisage de partir. Après un déplacement à Gênes, il racontera avoir été sur le point de rentrer en France avec sa femme.
Il reste finalement à Turin.
Avec Boniek, il cherche aussi une solution sur le terrain. Le Polonais racontera plus tard une réunion avec Giampiero Boniperti. Le président présente l’équipe sur un tableau et demande aux deux étrangers ce qui, selon eux, pourrait améliorer son fonctionnement. Platini et Boniek plaident notamment pour une modification du milieu de terrain. Massimo Bonini prend davantage de place et le rôle confié à Platini évolue.
Platini expliquera lui-même que leur manière de jouer nécessitait cette adaptation :
« Nous voulions le ballon dans les pieds, il nous a fallu un peu de temps mais ensuite, en changeant le système de jeu, les choses se sont améliorées. »
— Michel Platini, à propos de ses débuts à la Juventus.
Son rôle auprès de ses partenaires change également. Dans une archive télévisée de sa première saison italienne, Platini raconte qu’au départ il parlait peu sur le terrain. Les dirigeants lui demandent progressivement de davantage orienter ses coéquipiers et d’assumer le rôle attendu de lui dans le jeu.
Dans le même temps, sa pubalgie finit par le laisser tranquille.
À partir de février, les buts s’enchaînent. Platini termine sa première saison de Serie A avec 16 réalisations et devient meilleur buteur du championnat. La Juventus remporte la Coupe d’Italie et atteint la finale de la Coupe des clubs champions, perdue 1-0 contre Hambourg.
En décembre 1983, Michel Platini reçoit le premier Ballon d’Or de sa carrière.
La saison suivante installe définitivement Platini dans le football italien. La Juventus remporte le championnat et le Français termine une nouvelle fois meilleur buteur de Serie A.
Le 16 mai 1984, à Bâle, la Juventus affronte Porto en finale de la Coupe des Coupes. Les Turinois s’imposent 2-1 et Platini remporte son premier trophée européen en club.
À Turin, celui qui avait envisagé de rentrer en France pendant ses premiers mois est désormais installé au cœur du jeu de la Juventus. Sa relation avec le club dépassera largement ces premières difficultés. Bien après sa carrière, il continuera à dire :
« Je me revendique juventino. »
— Michel Platini Source : Le Journal du Dimanche.
Mais au printemps 1984, Platini n’a guère le temps de profiter de la fin de saison italienne. Quelques jours après la finale européenne, il doit rejoindre l’équipe de France à Font-Romeu.
Il y arrive champion d’Italie, vainqueur de la Coupe des Coupes, meilleur buteur de Serie A et Ballon d’Or.
Le Championnat d’Europe commence dans moins d’un mois.
Et il se joue en France.
Chapitre 6 — 1984 : cette fois, gagner
Lorsque Michel Platini rejoint l’équipe de France à Font-Romeu, la récupération est courte. La saison avec la Juventus vient à peine de s’achever.
Le lendemain de son arrivée, Platini passe une série de tests physiques. Fatigué, il les effectue mal. Des crampes apparaissent lorsqu’il monte sur le vélo et le ton monte avec le staff médical. Il racontera plus tard qu’un membre de l’encadrement finit par lui annoncer qu’il n’est pas apte à disputer l’Euro.
Platini répond à Alain Giresse qu’il jouera quand même.
Quelques semaines plus tard, il marquera neuf buts en cinq matchs.
Platini a 29 ans. Il vient de passer deux saisons à la Juventus, possède son premier Ballon d’Or et sort d’une saison au cours de laquelle il a trouvé sa place au sommet du football italien. Alain Giresse se souviendra d’un joueur alors à « 100 % de ses moyens physiques », contrairement à d’autres grandes compétitions disputées avec des problèmes physiques.
L’expérience a également changé le regard de Platini sur les ambitions françaises. Il connaît désormais les grandes équipes européennes et estime que les Bleus ont le niveau pour remporter le tournoi. Il racontera plus tard le message qu’il cherche alors à transmettre à ses partenaires :
« On peut gagner. Et surtout on DOIT gagner. »
— Michel Platini Source : L’Équipe, 2014.
Michel Hidalgo sait de son côté que son équipe possède du talent mais considère que le football français ne dispose pas encore du « savoir-gagner » des grandes nations. Il choisit de s’appuyer sur ce que ses joueurs maîtrisent le mieux : leur jeu.
La France dispose désormais au milieu de Platini, Giresse, Tigana et Luis Fernandez. La formule n’est pas née d’un plan établi plusieurs années auparavant. Platini racontera que sa propre blessure avait permis à Tigana de prendre davantage de place et qu’à son retour Hidalgo avait choisi de conserver les quatre hommes.
Le premier match ne ressemble pourtant pas à une démonstration.
Au Parc des Princes, le Danemark pose de sérieux problèmes aux Bleus. Platini qualifiera plus tard cette rencontre de « plus dure, plus physique, plus éprouvante » disputée par l’équipe de France dans ce stade. À douze minutes de la fin, son tir dévié par Søren Busk permet finalement aux Français de s’imposer 1-0.
Source : Fédération Française de Football, archives de l’Euro 1984.
Quatre jours plus tard, à Nantes, la rencontre contre la Belgique offre un tout autre visage.
Les Belges sont vice-champions d’Europe et ont eux aussi remporté leur premier match. Platini marque après quatre minutes. Giresse puis Fernandez portent le score à 3-0 avant la pause. En seconde période, Platini transforme un penalty puis marque de la tête.
5-0.
Son premier triplé en équipe de France.
À Saint-Étienne, contre la Yougoslavie, les Bleus sont cette fois menés à la mi-temps. Hidalgo intervient dans le vestiaire et réorganise son équipe. Platini marque trois fois en seconde période : du pied gauche, de la tête puis sur coup franc du pied droit.
Deux triplés consécutifs. Sept buts en trois matchs.
À mesure que les Bleus avancent, les stades se remplissent et l’attente grandit. La compétition organisée en France dépassera les 600 000 spectateurs et l’équipe nationale joue devant des tribunes pleines à Paris, Nantes, Saint-Étienne puis Marseille.
La demi-finale contre le Portugal au Vélodrome pousse encore la ferveur autour des Bleus. Jean-François Domergue ouvre le score sur coup franc, Rui Jordão égalise puis donne l’avantage au Portugal pendant la prolongation. Domergue égalise à six minutes de la fin.
À la 119e minute, Jean Tigana entre dans la surface et trouve Platini. Le capitaine contrôle, se retourne et marque.
3-2.
Pour la première fois, l’équipe de France va disputer la finale d’un grand tournoi.
Le 27 juin, elle retrouve l’Espagne au Parc des Princes. Après les cinq buts contre la Belgique, les trois contre la Yougoslavie et la demi-finale spectaculaire de Marseille, les Bleus rencontrent davantage de difficultés. L’Espagne ferme les espaces et la France ne retrouve pas la même liberté dans son jeu.
À la 57e minute, Bernard Lacombe obtient un coup franc à proximité de la surface.
Platini s’en charge.
Depuis Nancy, il en a frappé des centaines. Celui-ci ne sera pourtant pas le plus spectaculaire de sa carrière. Luis Arconada se couche sur le ballon et semble pouvoir l’arrêter. Le gardien espagnol le laisse glisser sous son corps.
1-0.
Des années plus tard, Platini aura presque un regret pour son adversaire :
« C’est dommage d’avoir marqué un but comme celui-là. J’aurais préféré inscrire un but sur lequel il ne pouvait rien faire. »
— Michel Platini Source : entretien diffusé par Canal+ Espagne, propos repris par L’Équipe, 2008.
La France doit encore tenir. Yvon Le Roux est expulsé en fin de rencontre et les Bleus terminent à dix. Dans les dernières secondes, Jean Tigana lance Bruno Bellone, qui marque le deuxième but.
La France est championne d’Europe.
Pour Platini, ce coup franc contre Arconada est son neuvième but en cinq rencontres. Il a marqué lors de chaque match du tournoi : contre le Danemark, trois fois contre la Belgique, trois fois contre la Yougoslavie, contre le Portugal puis contre l’Espagne.
Avec le recul, il parlera d’une « joie immense ». Mais lorsqu’il revient sur 1984, il insiste aussi sur ce que cette victoire représentait au-delà de ses neuf buts :
« C’était le premier titre officiel remporté par la France dans un sport collectif. »
Il évoquera un « grand moment pour le football français et pour le sport français dans son ensemble ».
— Michel Platini Source : UEFA, témoignage sur l’Euro 1984.
Cette victoire ne change pas son rapport à la compétition. Platini dira bien plus tard avoir toujours joué « pour tout gagner », qu’il s’agisse de la Coupe de France avec Nancy ou d’un titre avec les Bleus.
Quelques mois après l’Euro, il reçoit son deuxième Ballon d’Or. Avec la Juventus, il est champion d’Italie et vient également de remporter son premier trophée européen en club. À 29 ans, les titres individuels et collectifs s’accumulent.
La suite du grand portrait
À 29 ans, Platini est au sommet. Les titres s’accumulent et son empreinte sur la Juventus comme sur l’équipe de France est désormais considérable. La dernière partie de notre portrait raconte pourtant une période beaucoup plus contrastée : le drame du Heysel, la dernière Coupe du monde, l’usure physique et cette décision rare de s’arrêter alors que d’autres clubs le veulent encore.
