
Ainsi s’achève le règne de Didier Deschamps après quatorze ans à la tête de l’équipe de France, par une défaite dans la petite finale opposant les Bleus à l’Angleterre. On aurait aimé une meilleure fin pour l’emblématique sélectionneur des Bleus, mais les histoires d’amour finissent mal en général. Avant qu’un nouveau chapitre ne s’ouvre pour l’équipe de France, un hommage doit être rendu à celui qui a offert une deuxième Coupe du monde à la France en 2018. Cette gratitude ne doit cependant pas empêcher d’émettre des critiques sur un bilan qui ne fera pas l’unanimité.
Alors, comment juger le parcours de Didier Deschamps en tant que sélectionneur de l’équipe de France ? Quels critères faut-il utiliser pour évaluer quatorze années de travail au service des Bleus ? La question ne peut pas être résolue à la seule considération du palmarès ou du niveau de jeu de l’équipe de France. Être sélectionneur des Bleus, c’est un tout : représenter l’image de la Fédération Française de Football auprès du grand public et des sponsors, sélectionner un effectif capable d’atteindre les objectifs fixés et laisser un héritage à son successeur. Le rôle du sélectionneur n’est donc pas uniquement sportif. Il concerne aussi la communication, le management, les choix humains et la capacité à créer un environnement susceptible d’offrir les meilleures conditions de travail à un groupe de joueurs. Didier Deschamps a parfois excellé dans certains domaines et rencontré davantage de difficultés dans d’autres. Le contexte a également considérablement évolué au cours de ses quatorze années de mandat. Retour sur un parcours qui fera date par ses succès, ses désillusions et ses controverses, mais dont il faudra surtout retenir le meilleur.
Le palmarès de Didier Deschamps : un bilan difficilement attaquable
Si l’analyse devait s’arrêter au seul palmarès, Didier Deschamps n’aurait clairement pas à rougir de son bilan. Son parcours avec l’équipe de France témoigne d’une régularité exceptionnelle dans les grandes compétitions internationales.
À l’Euro, les Bleus ont atteint la finale en 2016, avant de connaître une élimination en huitième de finale de l’Euro 2020, disputé en 2021, puis une demi-finale en 2024. En Coupe du monde, le bilan est encore plus impressionnant avec un titre mondial en 2018, une finale perdue aux tirs au but en 2022 et une demi-finale en 2026.
À cela s’ajoute la victoire en Ligue des nations 2021, remportée contre l’Espagne. Le palmarès de Didier Deschamps ne se résume donc évidemment pas à la seule deuxième étoile obtenue en Russie.
La constance est également visible dans les statistiques. Didier Deschamps s’est installé parmi les sélectionneurs les plus performants de l’histoire de la Coupe du monde. Sur une période aussi longue, rares sont les entraîneurs capables de maintenir leur équipe nationale au plus haut niveau avec une telle régularité.
Son ennemi intime, Christophe Dugarry, a pourtant régulièrement contesté ce bilan en rappelant que Didier Deschamps n’a remporté qu’une grande compétition sur les six disputées. Cette critique mérite d’être replacée dans le contexte du football international. Quelle nation peut réellement afficher un meilleur ratio sur une période comparable ? Le Brésil a enchaîné trois finales de Coupe du monde entre 1994 et 2002. L’Espagne a dominé le football mondial entre 2008 et 2012 avec deux Euros et une Coupe du monde. Même au niveau des clubs, il est extrêmement difficile de remporter plus de la moitié des compétitions auxquelles une équipe participe sur plusieurs saisons.
C’est aussi la réalité du très haut niveau : il faut parfois accepter de perdre face à une équipe appelée à aller au bout. Or, l’équipe de France de Didier Deschamps a très souvent été éliminée par une sélection appelée à remporter la compétition. En 2014, les Bleus s’inclinent 1-0 en quart de finale contre l’Allemagne, future championne du monde. En 2016, ils perdent la finale de l’Euro face au Portugal. En 2022, l’Argentine les prive du titre mondial en finale. En 2024 comme en 2026, la France est éliminée en demi-finale par l’Espagne. Seul l’Euro 2020, disputé en 2021, échappe à cette logique avec une élimination contre la Suisse, qui ne remportera pas la compétition.
Le palmarès de Didier Deschamps est donc difficilement attaquable. Reste à comprendre dans quel contexte le sélectionneur a bâti ce bilan exceptionnel.
Les compétitions de Didier Deschamps avec l’équipe de France : des triomphes, des désillusions mais rarement des échecs cuisants
Didier Deschamps arrive à la tête de l’équipe de France en 2012, après un passage de Laurent Blanc à la tête des Bleus. L’ancien défenseur français avait repris une sélection profondément marquée par le fiasco de Knysna et les années Raymond Domenech. Sa mission consistait à redorer l’image d’une équipe de France qui avait perdu une partie de la confiance du public.
Laurent Blanc ne parvient pas à dépasser les quarts de finale de l’Euro 2012, avec une élimination contre l’Espagne, future vainqueure de la compétition. Didier Deschamps arrive ensuite dans un contexte plus apaisé et bénéficie rapidement de la confiance du président de la FFF, Noël Le Graët.
Son premier objectif est clair : qualifier les Bleus pour la Coupe du monde 2014 au Brésil.
2014-2016 : les fondations de l’équipe de France de Deschamps
La qualification pour le Mondial 2014 est obtenue au terme d’un barrage retour historique contre l’Ukraine. Après une défaite 2-0 à l’aller, les Bleus renversent la situation et s’imposent 3-0 au Stade de France.
Au Brésil, l’équipe de France réalise un parcours honorable avant de s’incliner 1-0 en quart de finale contre l’Allemagne. La Mannschaft deviendra ensuite championne du monde. La patte Didier Deschamps commence alors à s’installer et les fondations du futur groupe sont posées.
Le parcours du Mondial 2014 doit servir de base au prochain objectif : l’Euro 2016 organisé en France. Là encore, les Bleus répondent présents et atteignent la finale. Le rêve français s’effondre cependant en prolongation contre le Portugal après le poteau d’André-Pierre Gignac et le but d’Éder.
La défaite est cruelle, mais un groupe est désormais constitué autour d’une ossature et de cadres identifiés. La revanche viendra deux ans plus tard avec le titre mondial et cette deuxième étoile tant attendue.
2018 : Didier Deschamps offre une deuxième étoile aux Bleus
La consécration arrive en Russie lors de la Coupe du monde 2018. L’équipe de France décroche sa deuxième étoile et Didier Deschamps entre définitivement dans l’histoire du football français.
Il rejoint alors un cercle extrêmement fermé de champions du monde ayant remporté la compétition comme joueur puis comme sélectionneur. Seuls Franz Beckenbauer et Mário Zagallo avaient auparavant réalisé cette performance.
Au-delà du titre mondial, cette victoire marque l’aboutissement du travail entrepris depuis 2012. Deschamps a construit un groupe capable de supporter la pression, de gérer les différents profils et de répondre présent dans les matchs à élimination directe.
2021-2022 : de la désillusion de l’Euro à la finale du Mondial
Après le sacre mondial de 2018, l’équipe de France apparaît comme l’un des grands favoris de l’Euro 2020, finalement disputé en 2021 en raison de la pandémie de Covid-19. C’est la première véritable désillusion de l’ère Didier Deschamps.
L’élimination face à la Suisse en huitième de finale, après avoir mené au score, reste en travers de la gorge. La composition de départ en 3-4-1-2 est fortement critiquée et certains observateurs se demandent alors si Didier Deschamps n’a pas perdu une partie de son autorité face à des joueurs désormais champions du monde.
Mais c’est mal connaître le sélectionneur, qui reprend rapidement la main et mène les Bleus jusqu’en finale de la Coupe du monde 2022. Si les Français font pâle figure durant une grande partie de la finale face à l’Argentine, le sursaut intervient ensuite. Les Bleus reviennent à 2-2 puis à 3-3 et arrachent une prolongation spectaculaire. La finale sera finalement perdue aux tirs au but.
Un premier cycle s’est donc construit entre 2014 et 2016, avec la mise en place des fondations. Puis, entre 2018 et 2022, Didier Deschamps tire la quintessence de son groupe avec un titre mondial en 2018 et une nouvelle finale mondiale en 2022, malgré l’échec de l’Euro 2020.
C’est à partir de 2022 qu’un nouveau cycle, plus délicat, s’ouvre pour le sélectionneur.
2024-2026 : une fin de mandat plus controversée
Les observateurs contestent de plus en plus la manière de jouer des Bleus. L’Euro 2024 et l’élimination en demi-finale contre l’Espagne confortent les critiques à l’encontre d’un sélectionneur désormais en poste depuis douze ans.
La volonté de Didier Deschamps de se maintenir à son poste devient elle aussi un sujet de polémique. C’est dans ce contexte qu’il annonce que la Coupe du monde 2026 sera sa dernière compétition à la tête des Bleus.
Le début du tournoi laisse pourtant croire à une possible sortie triomphale. On imagine alors Didier Deschamps partir sur un dernier trophée mondial avec une équipe ayant enfin dévoilé son potentiel offensif. Son choix d’aligner quatre joueurs offensifs est largement salué.
Mais cette impression se révèle finalement trompeuse. Les Bleus sortent face à l’Espagne en demi-finale après avoir été largement dominés dans le jeu. La petite finale face à l’Angleterre se termine également par une défaite spectaculaire, mais elle ne change pas fondamentalement l’analyse de son mandat.
On constate donc qu’avec Didier Deschamps, l’équipe de France est très loin des couacs connus sous Raymond Domenech en 2010 ou Roger Lemerre en 2002. Ce que l’on reproche finalement à Deschamps n’est pas tant de ne pas être allé plus loin dans certaines compétitions que son manque d’ambition dans le jeu.
Passons donc au crible les différents choix tactiques du sélectionneur.
Les choix tactiques de Didier Deschamps : du pragmatisme triomphant aux concessions périlleuses
En préambule, il faut rappeler que Didier Deschamps a débuté sa carrière d’entraîneur à Monaco, où il était loin d’être perçu comme un coach défensif. Il suffit de se souvenir de son équipe lors de la saison 2003-2004.
Monaco évoluait alors avec plusieurs joueurs offensifs, notamment Jérôme Rothen sur le côté gauche, Ludovic Giuly à droite, Shabani Nonda en pointe et Dado Pršo à ses côtés. Fernando Morientes viendra ensuite compléter cette ligne d’attaque après la blessure de Nonda.
C’est ce Monaco qui réalisera notamment une victoire spectaculaire 8-3 face au Deportivo La Corogne en Ligue des champions. Ses détracteurs pourront répondre que ce constat ne vaut pas nécessairement pour son passage à l’Olympique de Marseille. Revenons donc à l’équipe de France et analysons quelques-unes de ses compositions lors de matchs clés.
Coupe du monde 2014 : un 4-3-3 offensif face à l’Allemagne
Pour le quart de finale du Mondial 2014 face à l’Allemagne, Didier Deschamps aligne Hugo Lloris dans les buts, Mathieu Debuchy, Raphaël Varane, Mamadou Sakho et Patrice Evra en défense. Le milieu est composé de Paul Pogba, Yohan Cabaye et Blaise Matuidi, tandis que Mathieu Valbuena, Karim Benzema et Antoine Griezmann occupent le secteur offensif.
Sur le papier, on est face à un 4-3-3 qui possède plusieurs arguments offensifs. Pogba et Matuidi peuvent se projeter et l’activité des latéraux doit également participer à l’animation. On peut évidemment reprocher à l’équipe de ne pas avoir suffisamment produit de jeu, mais le onze de départ n’a rien d’une équipe exclusivement défensive.
Euro 2016 : un 4-3-3 équilibré face au Portugal
Pour la finale de l’Euro 2016 face au Portugal, Didier Deschamps aligne Hugo Lloris, Bacary Sagna, Samuel Umtiti, Laurent Koscielny et Patrice Evra en défense. Moussa Sissoko, Paul Pogba et Blaise Matuidi composent le milieu, tandis qu’Antoine Griezmann, Olivier Giroud et Dimitri Payet occupent l’attaque.
Sur cette composition, on peut éventuellement reprocher le choix de Moussa Sissoko, dont le jeu est davantage fondé sur l’activité et le travail que sur la création. Autrement, la France dispose de qualités techniques avec Payet et Griezmann. Au milieu, Pogba est capable d’aller vers l’avant et de casser des lignes.
On est donc face à un 4-3-3 équilibré qui ne bride pas les joueurs offensifs.
Coupe du monde 2018 : une équipe championne du monde loin d’être défensive
Pour la finale de la Coupe du monde 2018 face à la Croatie, Didier Deschamps aligne Hugo Lloris dans les buts, Benjamin Pavard, Raphaël Varane, Samuel Umtiti et Lucas Hernandez en défense. N’Golo Kanté et Paul Pogba occupent le milieu, avec Kylian Mbappé, Antoine Griezmann et Blaise Matuidi derrière Olivier Giroud.
Là encore, sur le papier, l’équipe proposée n’a rien d’ultra-défensif. L’animation peut évidemment être discutée, mais Didier Deschamps démontre aussi sa capacité à adapter son équipe lorsqu’il constate qu’un plan ne fonctionne pas.
Le sélectionneur a notamment su effectuer des changements importants au cours de la compétition et prendre des décisions fortes avec certains de ses cadres. Cela constitue l’une des caractéristiques de son management : ne pas rester prisonnier d’un plan lorsque la réalité du terrain impose une réaction.
Euro 2020 : le 3-4-1-2 contre la Suisse, principal échec tactique
Pour le huitième de finale de l’Euro 2020 contre la Suisse, disputé en 2021, Didier Deschamps opte pour une organisation à trois défenseurs avec Hugo Lloris dans les buts, Raphaël Varane, Clément Lenglet et Presnel Kimpembe derrière, Benjamin Pavard, Paul Pogba, N’Golo Kanté et Adrien Rabiot au milieu, Antoine Griezmann en soutien de Karim Benzema et Kylian Mbappé.
Un meneur de jeu pour alimenter deux attaquants, accompagné de pistons sur les côtés : on a vu plus défensif. Certes, cette organisation ne fonctionne pas, mais les intentions initiales restent offensives.
Cela reste néanmoins le principal échec tactique de Didier Deschamps. Le sélectionneur revient rapidement à une organisation plus habituelle. Cette compétition reste la seule véritable période durant laquelle il semble être passé à côté de son sujet.
On peut considérer cette composition initiale comme une concession à son groupe, sans que Didier Deschamps ait réellement cru à cette solution. Sur quatorze années de mandat, un échec tactique de cette ampleur reste néanmoins relativement isolé.
Euro 2024 : les limites du système face à l’Espagne
Pour la demi-finale de l’Euro 2024 face à l’Espagne, Didier Deschamps aligne Mike Maignan, Jules Koundé, Dayot Upamecano, William Saliba et Théo Hernandez en défense. N’Golo Kanté, Aurélien Tchouaméni et Adrien Rabiot composent le milieu, tandis qu’Ousmane Dembélé, Randal Kolo Muani et Kylian Mbappé sont alignés en attaque.
On retrouve un 4-3-3 avec de la vitesse en attaque grâce à Mbappé et de la percussion avec Dembélé. On pourra regretter un milieu pas assez créatif, encore qu’Adrien Rabiot soit capable de se projeter.
Les critiques sont surtout recevables concernant l’animation de l’équipe. Le positionnement trop bas, les circuits de balle trop peu présents et le jeu en transition insuffisamment affirmé illustrent les limites du système. L’Espagne révèle alors certains manques de l’équipe de France dans un football moderne où les anciennes recettes ne sont plus aussi efficaces qu’autrefois.
Coupe du monde 2026 : le pari des quatre joueurs offensifs
Pour la demi-finale de la Coupe du monde 2026 face à l’Espagne, Didier Deschamps modifie son organisation. Mike Maignan garde les buts, Jules Koundé, Dayot Upamecano, William Saliba et Lucas Digne composent la défense. Aurélien Tchouaméni et Adrien Rabiot sont associés au milieu. Ousmane Dembélé, Michael Olise, Bradley Barcola et Kylian Mbappé constituent le quatuor offensif.
Pour cette nouvelle confrontation contre l’Espagne, le 4-3-3 de 2024 laisse donc place à une organisation beaucoup plus offensive. Mais là encore, ce match révèle certaines carences de l’équipe de France : une attaque dispersée et manquant de complémentarité, un pressing insuffisamment coordonné, l’absence de véritable plan B et surtout une forme d’impuissance.
Ce que l’on peut reprocher à Didier Deschamps, c’est de ne pas avoir suffisamment bouleversé son équipe lorsque le plan initial ne fonctionnait pas. Contrairement à certaines rencontres précédentes, les changements ont davantage ressemblé à des ajustements poste pour poste qu’à une véritable remise en cause de l’animation.
Cette formation avec quatre joueurs offensifs pouvait aussi être interprétée comme une volonté de Didier Deschamps de quitter l’équipe de France par la grande porte, en répondant aux critiques répétées sur son incapacité supposée à proposer du beau jeu.
Mais aligner quatre joueurs offensifs ne suffit évidemment pas à produire un football offensif. Les quatre joueurs de devant ont rarement réussi à combiner ensemble. Le premier rideau a été facilement franchi, le milieu a été exposé et la défense s’est retrouvée en difficulté.
Didier Deschamps aurait peut-être dû continuer à faire du Didier Deschamps : une équipe équilibrée, capable de s’adapter, plutôt que de rechercher à tout prix un football spectaculaire.
Didier Deschamps : un pragmatique influencé par plusieurs écoles
On connaît de nombreux entraîneurs ayant adopté des approches extrêmement défensives dans certains matchs. José Mourinho a souvent utilisé ce type de stratégie au cours de sa carrière. D’autres techniciens cherchent davantage à s’adapter à leur adversaire en modifiant leur organisation.
Didier Deschamps, lui, a construit un style qui correspond également à son parcours de joueur. Il a été formé à Nantes, dans une équipe marquée par la philosophie de Jean-Claude Suaudeau. Il a ensuite découvert l’école italienne à la Juventus Turin, où il était un joueur important de Marcelo Lippi. Enfin, il a été profondément influencé par ses années de capitaine sous Aimé Jacquet, avec une équipe de France dont la défense constituait l’une des principales forces.
Deschamps a probablement réalisé une synthèse de ces différentes influences, en puisant dans chacune d’elles avec plus ou moins de réussite selon les périodes.
La gestion et le choix des hommes : des soldats aux parias, toujours la priorité au collectif
Aimé Jacquet l’expliquait parfaitement dans son livre Ma vie pour une étoile : une équipe n’est pas une simple juxtaposition de talents, mais un collectif qui doit vivre ensemble.
C’est pour cette raison que Jacquet n’avait pas hésité à se passer de joueurs comme David Ginola ou Éric Cantona pour la Coupe du monde 1998. Didier Deschamps a parfaitement intégré cette règle et s’en est très rarement écarté.
L’objectif d’un sélectionneur n’est pas nécessairement de prendre le meilleur joueur à chaque poste. Il doit surtout réfléchir aux complémentarités et construire un groupe capable de vivre ensemble pendant plusieurs semaines.
Sur l’ensemble de son mandat, il est donc difficile de trouver des choix de sélection véritablement polémiques. Didier Deschamps a parfois privilégié des joueurs en difficulté en club mais disposant d’une expérience importante avec les Bleus, comme Randal Kolo Muani ou Moussa Sissoko. Mais globalement, son bilan dans la gestion des hommes reste solide.
Deux cas restent néanmoins emblématiques de son management : Samir Nasri et Karim Benzema.
Samir Nasri : le choix du collectif contre les individualités
Le cas Samir Nasri prend notamment racine lors de la double confrontation contre l’Ukraine en barrages de la Coupe du monde 2014. Le joueur est titulaire au match aller, perdu 2-0 par les Bleus, avant de ne pas débuter le match retour remporté 3-0 par la France.
Il ne sera ensuite plus convoqué par Didier Deschamps.
Dans une interview à L’Équipe, le sélectionneur expliquera son choix : « J’ai eu l’occasion à chaque fois de discuter avec lui, de dire ce qui allait et ce qui n’allait pas. Ou il n’a pas entendu ou il n’a pas voulu entendre ».
Les qualités footballistiques de Samir Nasri ne peuvent évidemment pas être remises en cause. Mais Didier Deschamps a toujours considéré que la personnalité d’un joueur devait être compatible avec l’équilibre du groupe.
Karim Benzema : la relation la plus complexe du mandat
Le cas Karim Benzema est beaucoup plus complexe. Entre le sélectionneur des Bleus et l’attaquant du Real Madrid, la relation aura connu plusieurs phases : respect, incompréhension, éloignement puis tentative de rapprochement.
Le point de bascule intervient notamment autour de la non-convocation de Benzema pour l’Euro 2016 et de la déclaration du joueur dans Marca, dans laquelle il estimait que Didier Deschamps avait cédé à la pression d’une partie raciste de la France.
La polémique avait alors pris une ampleur considérable, jusqu’aux insultes et aux tags visant le sélectionneur. Dans le contexte de l’époque, Didier Deschamps devait également composer avec l’affaire judiciaire concernant Karim Benzema.
Cinq ans plus tard, le sélectionneur décide pourtant de rappeler l’attaquant formé à Lyon. Ce retour marque une nouvelle étape dans leur relation.
L’obtention du Ballon d’or par Karim Benzema aurait pu définitivement rapprocher les deux hommes, mais la Coupe du monde 2022 va de nouveau faire naître un contentieux.
Le départ précipité du joueur avant la compétition donnera lieu à deux versions différentes. Didier Deschamps estimait que la blessure du joueur ne lui permettait pas de disputer la Coupe du monde à 100 % de ses capacités physiques. Benzema contestera cette lecture sur les réseaux sociaux.
La vérité complète sur cet épisode restera probablement difficile à établir. Mais il illustre parfaitement la difficulté du rôle de sélectionneur : certaines décisions feront forcément des déçus et parfois même des adversaires.
Cela a existé avant Didier Deschamps, cela a existé avec lui et cela existera avec son successeur. Sur quatorze années de mandat, il reste néanmoins difficile de nier que la priorité du sélectionneur a été l’intérêt collectif de l’équipe de France.
La communication de Didier Deschamps : une usure visible avec le temps
Quatorze années à la tête de l’équipe de France représentent des centaines de conférences de presse, d’interviews et de sollicitations médiatiques. Avec le temps, une forme de lassitude peut forcément s’installer.
Didier Deschamps a toujours répondu à ses obligations avec la presse, mais il s’est progressivement montré plus distant avec certains journalistes et consultants. Jérôme Rothen, son ancien joueur devenu animateur sur RMC, a notamment connu une relation compliquée avec le sélectionneur. Les critiques parfois virulentes de l’ancien milieu monégasque étaient évidemment remontées jusqu’à Didier Deschamps.
Cette lassitude face aux critiques s’est également manifestée lorsque le sélectionneur a été interrogé sur le style de jeu des Bleus. À ceux qui reprochaient à l’équipe de France son manque d’allant offensif, Didier Deschamps répondra notamment que les supporters pouvaient changer de chaîne si le jeu ne leur convenait pas.
On retrouve ici un trait de caractère déjà visible chez le joueur Didier Deschamps, notamment lors de l’Euro 2000, lorsqu’il avait pris ses distances avec la presse après certaines critiques.
Didier Deschamps et la FFF : une communication parfois contestée
La communication de Didier Deschamps a également été mise à l’épreuve lors du départ de Noël Le Graët de la présidence de la FFF, après les propos controversés de ce dernier sur Zinédine Zidane.
Le sélectionneur n’a probablement pas mesuré immédiatement l’ampleur de la polémique et n’a pas souhaité se désolidariser totalement de son président. Une prise de position plus franche en faveur de son ancien coéquipier à la Juventus Turin aurait sans doute été mieux accueillie.
Ce qui aura surtout été reproché à Didier Deschamps durant ses quatorze années de mandat, c’est une forme de langue de bois. Une volonté de rester dans la retenue et de ne pas tout dévoiler.
Mais cette stratégie peut également être interprétée comme une manière de protéger son groupe et d’éviter les déclarations susceptibles de créer de nouvelles polémiques. Dans une époque dominée par le buzz permanent et la recherche de la moindre phrase polémique, le profil de Didier Deschamps était peut-être devenu en décalage avec les attentes médiatiques.
Sa réaction après la défaite contre l’Espagne, lorsqu’il critique l’arbitrage, peut également être regrettée. Mais si cette déclaration devait être l’un des principaux reproches adressés à Didier Deschamps sur quatorze ans, cela resterait finalement bien peu au regard de la durée de son mandat.
On regrettera davantage sa dernière interview sur M6, au cours de laquelle il évoque un « environnement irrespirable » qui l’aurait conduit à quitter son poste pour le bien de l’équipe de France. Les Bleus n’appartiennent à personne et, après quatorze années à leur tête, il était peut-être préférable de partir avec davantage de hauteur.
La politique : le procès de l’omnipotence et la prolongation de contrat
Didier Deschamps possède l’un des plus beaux palmarès du football français. Il est devenu champion du monde comme joueur puis comme sélectionneur, une performance réalisée seulement par un cercle très restreint de techniciens.
Un tel palmarès lui confère naturellement une autorité considérable. Dans un contexte où Noël Le Graët s’est retrouvé fragilisé par différentes affaires, certains ont parfois eu le sentiment que Didier Deschamps disposait d’un poids particulièrement important au sein de la Fédération.
L’exemple le plus évident concerne sa prolongation de contrat en 2023 jusqu’en 2026. Cette décision, officialisée par la FFF, a alimenté le débat sur l’influence considérable du sélectionneur au sein de l’institution.
Cela peut sembler secondaire, mais ce type d’épisode participe à un phénomène plus large : lorsque le sélectionneur devient une figure aussi importante que l’institution qu’il représente, l’équilibre peut devenir délicat.
La décision de Didier Deschamps de s’arrêter en 2026 démontre toutefois une certaine lucidité. L’homme a probablement compris que le moment était venu de passer la main et que la pression en faveur d’une succession par Zinédine Zidane devenait de plus en plus forte.
Savoir partir constitue aussi une forme de sens politique.
Quel héritage Didier Deschamps laisse-t-il à l’équipe de France ?
Maintenant que Didier Deschamps quitte son poste, une question s’impose : laisse-t-il l’équipe de France dans un meilleur état que celui dans lequel il l’avait trouvée ?
La réponse semble difficilement contestable. L’équipe de France a progressé sous son mandat. Elle a remporté une Coupe du monde, une Ligue des nations, atteint une nouvelle finale mondiale et une finale de l’Euro. Didier Deschamps a également accompagné l’émergence de joueurs devenus des figures majeures de l’histoire des Bleus, comme Antoine Griezmann ou Hugo Lloris.
Avec lui, l’équipe de France a retrouvé une place durable parmi les meilleures nations du football mondial. Après les années difficiles qui avaient précédé son arrivée, les Bleus sont redevenus une sélection régulièrement présente dans le dernier carré des grandes compétitions.
Son héritage ne se limite donc pas à la deuxième étoile de 2018. Didier Deschamps laisse à son successeur une équipe installée au plus haut niveau international, une culture de la gagne et une génération de joueurs capables de poursuivre cette histoire.
Zinédine Zidane est désormais appelé à écrire sa propre page à la tête des Bleus. Il devra trouver l’équilibre entre l’héritage de Didier Deschamps et la nécessité de faire évoluer le jeu de l’équipe de France.
Après quatorze années, le débat sur le bilan de Didier Deschamps restera forcément ouvert. Certains retiendront avant tout le manque d’ambition offensive et une communication parfois trop froide. D’autres regarderont les résultats, la régularité et surtout cette deuxième étoile remportée en 2018.
La vérité se situe probablement entre les deux.
Didier Deschamps n’aura pas été un sélectionneur parfait. Aucun ne l’est. Mais il aura été un sélectionneur historique. Son passage à la tête de l’équipe de France aura durablement marqué le football français et placé les Bleus dans une position enviable au moment de transmettre le flambeau.
Son plus grand héritage est peut-être finalement celui-ci : avoir fait de l’équipe de France une sélection qui, pendant quatorze ans, a presque toujours eu le droit de rêver au plus grand des trophées.