Luis Figo contre Manchester United : le chef-d’œuvre qui garde son mystère

Le 8 avril 2003, le Santiago Bernabéu accueille l’une des affiches les plus prestigieuses que le football européen puisse alors proposer. Le Real Madrid et Manchester United se retrouvent en quart de finale de la Ligue des champions, au sommet ou presque de leur puissance.

Le Real est champion d’Europe en titre. Depuis l’arrivée de Florentino Pérez à la présidence en 2000, Luís Figo, Zinédine Zidane puis Ronaldo ont successivement rejoint Madrid. Autour d’eux figurent Raúl, Roberto Carlos, Iker Casillas ou encore Claude Makélélé. Le club a remporté deux des trois dernières Ligues des champions et poursuit désormais une dixième Coupe d’Europe.

Manchester United n’a rien d’un faire-valoir. L’équipe de Sir Alex Ferguson vient d’écraser Liverpool 4-0 et reste engagée dans la course au titre en Angleterre. Ryan Giggs, Paul Scholes, Roy Keane, Ruud van Nistelrooy et David Beckham composent toujours l’ossature d’une équipe habituée aux grandes soirées européennes. Avec une motivation supplémentaire : la finale de cette Ligue des champions doit se jouer quelques semaines plus tard dans son propre stade, à Old Trafford.

Trois ans auparavant, les deux clubs s’étaient déjà affrontés au même stade de la compétition. Madrid avait éliminé United après une victoire 3-2 à Old Trafford. Cette fois encore, peu de choses semblent séparer les deux équipes.

Mais une autre histoire accompagne discrètement leurs retrouvailles.

Beckham, déjà dans les pensées madrilènes

David Beckham entre au Bernabéu avec le maillot de Manchester United, mais son nom circule déjà avec insistance autour du Real Madrid. Depuis plusieurs semaines, la presse évoque l’intérêt de Florentino Pérez pour le capitaine de l’équipe d’Angleterre.

La situation concerne forcément Figo. Arrivé du FC Barcelone en 2000, Ballon d’Or la même année, le Portugais a été la première recrue spectaculaire de l’ère Pérez. Or Beckham évolue lui aussi prioritairement sur le côté droit. Quelques jours avant la rencontre, la presse anglaise s’interroge déjà sur la coexistence éventuelle des deux hommes à Madrid.

Rien ne permet d’affirmer que Figo aborde ce quart de finale comme un duel personnel. Mais la comparaison existe autour d’eux, et le hasard place les deux joueurs sur la même pelouse lors de l’une des rencontres les plus observées de la saison.

Au Bernabéu, il faudra douze minutes pour que Figo s’impose au centre de la soirée.

United répond présent, puis Figo change le match

Manchester United ne commence pas la rencontre en victime résignée. Paul Scholes oblige rapidement Iker Casillas à intervenir. Ruud van Nistelrooy tente ensuite un retourné qui passe de peu au-dessus de la barre.

United est dans son match. Le Real n’a encore rien imposé.

Puis vient la 12e minute.

Sur le côté gauche de la surface mancunienne, Figo combine avec Zidane et récupère le ballon légèrement excentré. Il est encore à distance du but. Devant lui, la défense anglaise protège la surface tandis que Fabien Barthez surveille les déplacements madrilènes.

Figo frappe du pied droit.

Le ballon prend immédiatement de la hauteur. Sa trajectoire semble d’abord pouvoir l’emmener vers les joueurs placés dans la surface, mais elle continue de s’élever et passe au-dessus de Barthez. Le gardien français recule. Trop tard. Le ballon redescend derrière lui et termine sa course dans le coin opposé.

Real Madrid 1, Manchester United 0.

Dans une rencontre jusque-là équilibrée, Figo vient de créer la première rupture.

Reste à savoir exactement comment.


Un tir, un centre… ou quelque chose entre les deux ?

La question accompagne toujours les images plus de vingt ans plus tard : Figo cherchait-il réellement le but de Fabien Barthez ?

Le doute n’est pas une reconstruction née avec le temps. Il apparaît dès la soirée du match. Dans son suivi en direct, le Guardian s’interroge déjà sur la nature du geste. Le compte rendu de l’UEFA décrit pour sa part un ballon enroulé du droit au-dessus de Barthez jusque dans le coin opposé.

Le lendemain, le débat se poursuit en Espagne. Dans AS, l’ancien gardien argentin Hugo Gatti défend ouvertement l’hypothèse du centre. À ses yeux, Figo cherchait un partenaire et sa réaction après le but laisse même apparaître une forme de surprise.

Ce n’est cependant qu’une interprétation. D’autres observateurs lisent au contraire dans la position du corps et dans l’exécution du Portugais les signes d’un geste assumé.

L’ambiguïté vient aussi de la qualité technique de l’action. Figo possède suffisamment de maîtrise pour rendre le tir plausible, mais la zone depuis laquelle il joue le ballon et sa trajectoire peuvent tout autant évoquer un centre. Le geste ressemble précisément aux deux.

Surtout, aucune déclaration suffisamment claire et fiable de Figo sur son intention exacte ne permet de fermer définitivement le débat.

On sait ce qu’il a réussi. Pas avec la même certitude ce qu’il avait imaginé.

Quand le Bernabéu choisit Figo

Le but modifie la physionomie de la rencontre. Le Real prend progressivement le contrôle et, à la 28e minute, Raúl double l’avantage. Peu après la reprise, l’attaquant espagnol frappe une nouvelle fois : 3-0.

Manchester United paraît alors proche de la rupture, avant que Van Nistelrooy ne réduise rapidement l’écart. Madrid s’impose finalement 3-1.

Au lendemain du match, la presse espagnole revient sur la comparaison qui accompagnait déjà la rencontre : Figo et Beckham.

La revue de presse publiée par l’UEFA rapporte notamment le contraste dressé par Marca entre les deux hommes : le Bernabéu a acclamé Figo tandis que Beckham n’est jamais réellement parvenu à peser sur la rencontre. La presse anglaise se montre elle aussi sévère envers son capitaine.

Quelques jours plus tôt, son nom était déjà associé au futur du Real. Ce soir-là pourtant, le joueur qui marque la rencontre porte le maillot blanc depuis trois ans.

Deux semaines plus tard, Old Trafford

Le 3-1 ne suffit pas à rendre le match retour anecdotique. Deux semaines plus tard, Manchester United accueille Madrid avec l’espoir de renverser la situation.

Ronaldo inscrit un triplé pour le Real. United répond jusqu’au bout et finit par s’imposer 4-3, avec notamment deux buts de Beckham, entré en cours de rencontre. Cela ne suffit pas : Madrid se qualifie 6-5 sur l’ensemble des deux matchs.

Le Real poursuit sa route jusqu’en demi-finale, où la Juventus met fin à son rêve de conserver son titre européen. Quelques semaines plus tard, les Madrilènes remportent néanmoins la Liga.

Puis, durant l’été, la rumeur qui accompagnait déjà le quart de finale se concrétise : David Beckham rejoint le Real Madrid.


Épilogue — Une photographie des Galactiques

Avec le recul, ce quart de finale appartient pleinement à l’histoire du premier Real des Galactiques.

Au printemps 2003, le projet lancé par Florentino Pérez trois ans plus tôt affiche encore toute sa puissance. Le Real est champion d’Europe en titre, lutte pour le championnat d’Espagne et peut aligner Figo, Zidane, Ronaldo, Raúl ou Roberto Carlos dans la même équipe. Face à Manchester United, autre puissance majeure du continent, cette accumulation de talents produit deux rencontres restées dans la mémoire de la Ligue des champions.

Beckham est encore dans le camp adverse. Quelques mois plus tard, il deviendra à son tour un Galactique.

Mais le 8 avril 2003, le premier Galactique de l’ère Pérez est encore celui qui prend la lumière.

Figo ouvre le score et Madrid prend l’avantage dans ce duel entre deux géants européens. Le résultat est connu, la qualification aussi.

Plus de vingt ans après, seule l’intention derrière le geste continue d’échapper aux certitudes.

Sources

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