La Ligue 1 est-elle en voie de disparition ?

La Ligue 1 à peine achevée que déjà se pose la question des finances pour la saison prochaine. Le football français est en crise depuis la baisse historique de ses droits de télévision et subit encore les conséquences du COVID. La crise sanitaire ayant entraîné la fin prématurée du championnat en 2020. Pour comprendre la situation périlleuse dans laquelle se trouve la Ligue 1, il faut prendre le temps de revenir sur les mauvaises décisions qui se sont succédées ces dernières années. De choix de diffuseurs hasardeux à gestion d’effectifs pléthoriques, les erreurs stratégiques du conseil d’administration de la Ligue et présidents de club ne manquent pas. Retour sur les causes d’un crash économique qu’on ne pourra bientôt plus éviter.

La rupture avec le diffuseur historique : le péché originel à tous les maux du foot français ?

Entre la ligue 1 et Canal +, l’histoire d’amour fut belle et longue. Arrivée dans le football français en 1984, la chaîne cryptée a su promouvoir la Ligue 1 et attirer des spectateurs en nombre. La formule a su être gagnant-gagnant pour les deux acteurs : la Ligue 1 ramenait des abonnés à Canal qui élargissait son offre et les clubs avaient eux une manne financière conséquente. Canal + a su renouveler l’intérêt pour la ligue 1 à travers différents leviers : savoir-faire éditorial dans la promotion du foot, réalisation des matchs haut de gamme (spider-cam, caméra isolé, superloop), consultant prestigieux. Un temps, Canal + était actionnaire du PSG et alla jusqu’à casser sa tirelire pour faire revenir Anelka dans son club formateur. Au bout de toutes ces années, il est difficile de formuler des reproches à Canal + dans sa gestion des droits télé. Pour ce qui est des clubs, la manne financière n’a pas toujours été utilisée à bon escient avec des budgets qui trop souvent s’équilibraient (et c’est le cas encore) par la vente des joueurs. Le plus problématique n’est pas tant cette gestion budgétaire des présidents de club que leur positionnement vis-à-vis de Canal +. Le premier accroc fut l’affaire TPS qui se positionna comme concurrent à Canal+ en 1999. Les clubs de ligue 1 en profitèrent pour faire exploser les droits télé car Canal+ fut dans l’obligation de surenchérir pour briser les ambitions de TPS. Cela fonctionna car Canal + mis le maximum possible sur l’appel d’offre et remporta la mise pour 600 millions sur la période 2005-2008. Cependant, cela souleva l’appétit des présidents club qui considérèrent que les droits télé de la ligue 1 devaient désormais continuer à augmenter sur les prochains appels d’offres. Or, Canal + a considéré avoir exceptionnellement surévalué les droits à cette époque du fait de la concurrence de TPS. Mais pour Canal +, afin d’être rentable les droits télé ne doivent pas aller au-delà d’un certain montant. Après la concurrence TPS mise au tapis, Canal + dû affronter celle de bein Sport et partagea la diffusion du championnat avec la chaîne qatari de 2012 à 2018.

A ce moment-là, si le spectateur était perdant car il n’avait pas toute la Ligue 1 avec un seul abonnement, le championnat était au moins financé correctement. Pour la période 2016-2020, Canal ayant payé 540 M€ pour les trois meilleures affiches et beIN (186,5) pour le reste. Le moment de bascule pour la Ligue 1 arrive avec l’appel d’offre de 2018 qui voit Media Pro remporté le lot principal.

Le fiasco MediaPro ou comment être aveuglé par l’appât du gain

Le milliard : tel était le leitmotiv des dirigeants du football français. Ils en avaient rêvé et ils l’ont fait. Media Pro s’adjuge 80% des matchs de l’élite pour 780 M€ annuels. Bein Sport complétant le reste, soit deux matchs, pour 332M€. A cette annonce, le football français est en pleine euphorie. Pour J-M Aulas (président de Lyon à l’époque), il s’agissait même d’un « jour béni pour le foot français ». La suite on l’a connaît : désengagement de MediaPro, bataille judiciaire devant le tribunal de commerce pour au final brader les droits à Amazon Prime. Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la désinvolture des dirigeants français alors que tout le monde annonçait le fiasco à venir. Il n’y avait pas besoin de faire d’avoir fait HEC pour comprendre que la somme déboursée par MediaPro ne pourrait être rentabilisée. Un simple produit en croix avec le nombre d’abonnés x le prix de l’abonnement suffisait pour deviner que le prix payé par MediaPro était un non sens économique, à moins de rêver à un nombre d’abonnés inimaginable. Les dirigeants français ont été aveuglé par l’appât du gain et n’ont même pas été rigoureux sur la caution bancaire exigée à Mediapro. Là où en Italie, MediPro avait perdu les droits de la série A faute de garantie bancaire suffisante, nos dirigeants de Ligue 1 n’ont eux pas pipé mot et ont accueilli à bras ouvert un diffuseur qui venait de perdre les droits chez son voisin européen.

L’après MediaPro : une succession d’échec qui mène à l’impasse

Pour les dirigeants de Ligue 1, le réveil fut brutal au désengagement de MediaPro. Ils décidèrent dans la précipitation de réattribuer les droits à Amazon. Amazon prime Video ne rencontra pas un grand succès avec cette Ligue 1 et les spectateurs reprochèrent une réalisation low cost. La Ligue 1 vit sa visibilité réduite et le piratage commença à éclore. La Ligue se mit aussi à dos Canal + qui s’était proposé de reprendre les droits laissés à l’abandon par MediaPro. Au final, Canal+ se retrouva à avoir payer des droits plus chers que Amazon Prime pour diffuser moins de matchs. En effet, le géant américain n’eut qu’à débourser 250 M€ pour récupérer les lots de mediaPro.

Amazon ne continua pas l’aventure, c’est donc DAZN qui reprend le flambeau en 2024 pour diffuser huit des neuf rencontres de Ligue 1 au prix de 400 millions par saison. Seulement voilà, le diable est dans les détails et le contrat prévoit une clause une clause de sortie à la fin de la saison 2025-2026 si le seuil de 1,5 million d’abonnés n’est pas atteint. Comme de bien entendu, ce seuil ne sera pas atteint et la Ligue se retrouve une nouvelle fois le bec dans l’eau. DAZN après d’âpres négociations et bataille juridique se désengage. La Ligue dos au mur n’a plus qu’une solution créer sa chaîne

Ligue 1 + : un succès en trompe l’oeil

Pour créer sa chaîne Ligue 1+, la ligue fit appel à un fin connaisseur de ces enjeux en la personne de Nicolas de Tavernost, ancien président du groupe M6 de 2000 à 2024 et propriétaire du FC Bordeaux de 1999 à 2018. Le lancement de la chaîne se révala encourageant et Ligue 1+ compte aujourd’hui près de 1,1 million d’abonnés. Cependant, ce nombre ne suffit pas à faire rentrer une masse financière suffisante pour les clubs de Ligue 1. Nicolas de Tavernost n’a pas réussi à apaiser les tensions avec Canal+ qui s’est refusé à distribuer la chaîne. Enfin, le couac de la perte des droits de la coupe du monde 2026 acquis en dernière minute par beIN Sport a pénalisé Ligue 1+. Nicolas de Tavernost est lui désormais parti de LFP Media pour occuper un poste au Stade Rennais. Le futur de la chaîne Ligue 1 + reste incertain et prête pas particulièrement à l’optimisme.

Le problème de ces changements de diffuseurs au-delà même de la baisse des droits TV est la perte de visibilité de la Ligue 1. Les passionnés de sport doivent régulièrement changer d’abonnement et les nouveaux diffuseurs ne parviennent jamais à égaler la qualité de diffusion que proposent les antennes de Canal+. Où verrons-nous le foot à la rentrée ? Et plus important encore l’offre qui sera proposée parviendra-t-elle à faire revenir les fans de foot à de l’abonnement payant ? Dans ce paysage audiovisuel en plein bouleversement, la Ligue 1 a aussi souffert de profonds changement chez les dirigeants de club.

Le départ de propriétaires historiques et l’arrivée de nouveaux investisseurs :

Si le foot est populaire c’est grâce à des joueurs de légende mais aussi des dirigeants charismatiques participant à l’attractivité du foot. Pour s’en convaincre, souvenons-nous de Berlusconi à Milan, Morrati à l’Inter…Et actuellement de Florentino Pérez à Madrid. Certes ces noms peuvent prêter à polémique mais pouvez-vous me citer ceux des nouveaux propriétaires qui ont pris leur place ? De la même façon en France, vous aviez un Jean-Louis Campora à Monaco, un Jean-Michel Aulas à Lyon, un Seydoux à Lyon et un Jean-Louis Triaud à Bordeaux. Aujourd’hui, à la place de ces dirigeants, grands chefs d’entreprise, vous avez des fonds d’investissements ou des repreneurs peu scrupuleux qui rachètent le club par LBO (leverage bay out) comme à Manchester United. Quoiqu’on puisse en penser un Aulas était tout de même plus sérieux que le fantasque John Textor. Et que dire d’un Lopez qui coule toutes les structures sportives par lesquelles il passe (cf : Boavista, Lotus en F1, etc…). Si on regarde ce panorama on voit bien que lorsque les clubs concernés ont perdu leur dirigeant historique leur trajectoire n’en a été que plus inquiétante. Le meilleur exemple de cette descente aux enfers en France étant le cas de Bordeaux passé de candidat au titre sous M6 à la perte du statut professionnel sous Lopez. Le cas similaire étant aussi celui de Lyon qui a failli être rétrogradé en ligue 2 en deux ans de présidence sous Textor. A l’étranger, le cas le plus emblématique étant celui de Manchester United qui connaît une véritable descente aux enfers depuis la vente du club au Glazer et qui ne va pas mieux avec l’entrée au capital de Ineos.

Ces nouveaux acteurs suscitent méfiance voire même une aversion de la part de supporters inquiets pour l’avenir de leur club. Cela peut être une raison parmi d’autres pour expliquer que le foot ne passionne plus autant qu’avant. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que l’éco-système dans lequel évolue la Ligue 1 en 2026 n’a plus rien à voir avec l’âge d’or du football français du début des années 2000.

Un désamour envers la Ligue 1 ? 

La Ligue 1 n’a-t-elle pas perdu de son sel avec l’arrivée du Qatar ? Certes, il y a eu des années où le PSG n’a pas été champion (Montpellier 2012, Monaco 2017 et Lille 2021) mais quel est l’intérêt de suivre un championnat dans lequel le champion est quasiment connu au départ de la compétition ? L’absence de suspens et de concurrence véritable au PSG est un frein à l’attractivité de la Ligue 1. Ce constat vaut aussi pour le classico PSG-OM qui n’entretient plus du tout la même rivalité qu’autrefois. Les spectateurs fatalistes savent que Marseille faute d’un budget suffisant n’a pas les armes pour concurrencer le PSG.

Ce potentiel désamour pour la ligue 1 s’explique aussi par l’absence de tête d’affiche à mettre en avant. En effet, la ligue 1 reste un championnat tremplin qui attire des jeunes joueurs dont l’objectif est ensuite de signer dans de grands clubs européens. Cela va de pair avec des effectifs qui changent beaucoup d’une année sur l’autre, à l’instar de ce qui se passe à l’OM. Cela ne permet pas d’avoir un sentiment d’appartenance envers ces équipes dont l’ossature est remise en cause à chaque mercato. La ligue 1 pourrait s’inspirer de ce qui se fait en NBA où les règles sont pensées pour maintenir un suspens chaque année : salary cap, système de draft,etc…

L’essor du piratage : une tendance irréversible ?

Des droits télé qui changent régulièrement de diffuseur : Canal +, Media Pro, Bein Sport, Amazon, Dazn ; une Ligue 1 morcelée entre plusieurs diffuseurs; des abonnements à prix prohibitifs, tout cela ne pouvait que renforcer l’essor du piratage. Or, une fois accoutumé au foot par piratage il est dur de faire revenir le téléspectateur à une formule payante. La trajectoire que prend la commercialisation des droits télé est comparable à ce qui est arrivé au monde de la musique. Les consommateurs se sont détournés de l’achat physique pour le téléchargement illégal, les ventes de CD se sont progressivement effondrées. Cependant, le marché est aujourd’hui dominé par le streaming ce qui prouve que les consommateurs sont prêts à payer si le produit est à juste prix. 

Pour contrer le piratage, une offre commerciale même très attractive ne suffira pas. Le discours de DAZN, qui se plaignait du manque d’action des pouvoirs publics contre le piratage, était légitime et il en va des pouvoirs publics de lutter efficacement contre le piratage.  La nouvelle chaîne Ligue 1 + a fait revenir une partie du public vers de la consommation légale. Cependant, le million d’abonnés déclaré ne suffit pas encore pour faire vivre le championnat aussi bien que sous l’ère Canal+.

Le foot un spectacle toujours plus concurrencé avec des audiences en berne

Tout le secteur du divertissement est frappé par un changement des modes de consommation a fortiori après le Covid. Le cinéma est concurrencé par les séries; la télévision par Youtube; les médias par les réseaux sociaux et la presse écrite est aussi en difficulté. Le foot ne fait pas non plus exception à la règle. Il est pris dans ce paysage numérique où le consommateur est tenté de se détourner de la retransmission d’un match pour faire tout autre chose. Il peut préférer voir une série ou surfer sur les réseaux sociaux. Cette tendance s’illustre avec l’essor des highlights : ce résumé de match avec les meilleures actions qui plaît tant aux nouvelles générations. Cette moindre appétence des spectateurs pour la retransmission des matchs en direct n’est pas l’apanage exclusif du foot. On voit également cette désaffection dans le tennis où les jeunes générations éprouvent des difficultés à rester devant un match de 5 heures. Face à cela plusieurs écoles, certains diront qu’il faut changer les règles du tennis pour le rendre plus trépidant avec un seul service par exemple. C’est un peu ce que propose Patrick Mouratoglou avec son tournoi UTS 5 Ultimate Tennis Shutdown). Pour d’autres plus puristes, il ne faut en rien changer les traditions d’un sport. Pour ce qui est du football, il est difficile d’envisager de nouvelles règles pour rendre les matchs plus attrayants. Arsène Wenger a travaillé à ces questions notamment avec la règle du hors-jeu mais cela avait soulevé un tollé. Selon nous, pour faire revenir les téléspectateurs devant leur poste, il faut s’inspirer de ce qui a été fait en formule 1. Le sport automobile était aussi en perte de vitesse pour des raisons similaires : peu de suspens pendant les courses, durée de la course trop longue,etc..Or, depuis que Canal+ a repris les droits on voit qu’il a su moderniser l’image de ce sport. Les Grand-Prix sont scénarisés, les retransmissions haut de gamme grâce à l’usage de technologies modernes, les pilotes sont mis en avant, etc…Cela aboutit à un programme qui peut plaire tout autant aux puristes qu’aux néophytes de sport automobile. C’est sans doute un exemple à suivre pour la ligue 1.

Un véritable aggiornamento du football français passe par un business modèle des clubs repensé, une expérience améliorée dans des stades à moderniser, une gestion des effectifs optimisée, une formation des joueurs adaptée au football moderne. Le football est le premier sport en France en termes de licenciés et il est aussi celui qui a décomplexé le sport français par son titre de champion du monde en 1998. La Ligue 1 doit donc être à la hauteur de la place particulière qu’occupe le football dans notre pays à moins de subir un déclassement dont il sera délicat de se relever.

Et vous comment voyez-vous l’avenir de la Ligue 1 ? Etes-vous toujours passionné par ce championnat ?

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