
Il existe des buts dont on se souvient pour leur importance. D’autres pour leur beauté. Et puis il y a ceux qui finissent par raconter quelque chose de plus grand que le geste lui-même. Le 5 janvier 2002, au Santiago-Bernabéu, Zinédine Zidane inscrit face au Deportivo La Corogne l’un des plus beaux buts de sa carrière. Un enchaînement de maîtrise absolue, conclu de son pied gauche, au milieu d’une défense qui ne sait plus où regarder.
Mais pour comprendre ce que ce but représente vraiment, il faut revenir quelques mois en arrière.
Le joueur le plus cher du monde cherche encore sa place
À l’été 2001, Zidane quitte la Juventus après cinq saisons en Italie et rejoint le Real Madrid. Le transfert est historique. Autour de 75 millions d’euros selon les conversions et sources de l’époque : jamais un club n’avait payé aussi cher pour un footballeur.
Florentino Pérez poursuit la construction d’un Real appelé à réunir quelques-unes des plus grandes stars de son époque. Luis Figo est arrivé l’année précédente. Raúl, Roberto Carlos, Fernando Hierro ou Iker Casillas sont déjà là. À 29 ans, Zidane n’arrive pas à Madrid comme une promesse : il est champion du monde, champion d’Europe, Ballon d’Or 1998. On attend de lui qu’il devienne immédiatement l’un des patrons du Real.
Seulement, les premiers mois ne sont pas aussi simples. Zidane sort de cinq saisons dans le football italien et doit découvrir un nouveau championnat, de nouveaux partenaires et une autre manière de jouer. Le Real lui-même connaît un début de Liga difficile. À l’automne, les interrogations accompagnent les performances du Français.
Progressivement, pourtant, Madrid se redresse. À l’approche du Deportivo, le Real vient de remporter cinq de ses six derniers matches de championnat et Zidane commence à produire certaines de ses prestations les plus convaincantes depuis son arrivée. El País voit même dans son évolution l’un des facteurs du redressement madrilène. Le temps des doutes semble s’éloigner. Reste encore à frapper les esprits.
5 janvier 2002 : une première place à prendre
Le Deportivo arrive au Bernabéu en leader de la Liga. Le Real Madrid est juste derrière, à un point. Nous sommes à la 19e journée, la dernière de la phase aller. Le vainqueur peut donc prendre non seulement la tête du championnat, mais également le titre symbolique de champion d’hiver. La presse madrilène présente le rendez-vous comme une véritable bataille pour la suprématie de cette première moitié de saison.
Et l’adversaire n’a rien d’un faire-valoir. Le Deportivo a été champion d’Espagne en 2000. Madrid lui a succédé en 2001. L’équipe de Javier Irureta possède alors l’une des formations les plus redoutables du pays, avec notamment Mauro Silva, Valerón, Fran, Víctor ou Roy Makaay.
Le Bernabéu est plein. La rencontre a suscité une énorme attente dans la capitale espagnole. Dans les tribunes se trouve également un invité qui ne sait pas encore qu’il va assister à une soirée dont il parlera longtemps : Earvin « Magic » Johnson. La légende des Los Angeles Lakers assiste pour la première fois de sa vie à un match de football dans un stade.
Tout est réuni pour une grande soirée. Et le football va arriver immédiatement.
Dix minutes de folie
Madrid frappe le premier. À la sixième minute, Raúl se bat pour un ballon qui semblait perdu et sert Morientes. L’avant-centre madrilène conclut. 1-0. Le Bernabéu s’enflamme.
Mais le Deportivo réagit presque immédiatement. Víctor déborde sur la droite et provoque une faute de Pavón dans la surface. Penalty. Roy Makaay transforme. 1-1. Tout est à refaire.
Le match n’a même pas dix minutes et personne ne semble décidé à calmer les choses. Les deux équipes attaquent, les espaces apparaissent, le ballon passe rapidement d’un camp à l’autre. La chronique d’AS publiée après la rencontre décrit un premier quart d’heure de « folie », au cours duquel trois buts sont inscrits et plusieurs autres auraient pu l’être. Le choc attendu entre les deux premiers de Liga est lancé à une vitesse folle.
C’est au milieu de cette frénésie que Zidane, lui, va ralentir le temps.
Quelques secondes dans la surface
Le ballon arrive à Zidane dans la partie gauche de la surface. Il contrôle. Devant lui, Héctor ferme le passage. D’autres défenseurs sont suffisamment proches pour intervenir si le Français pousse trop loin son ballon. Zidane pourrait chercher immédiatement la frappe. Il fait exactement l’inverse : il attend.
Une première feinte déplace Héctor. Zidane ramène le ballon, change ses appuis, repart dans l’autre direction. Le défenseur tente de rectifier sa position. Zidane change encore. Il n’a pratiquement pas d’angle de frappe. Alors il va le fabriquer.
Le ballon passe d’un pied à l’autre dans un espace minuscule. Tout se joue sur quelques mètres carrés. Les défenseurs regardent le ballon, mais doivent également lire les épaules, les hanches et les appuis du Français. À chaque mouvement, Zidane leur donne une information, puis il fait autre chose. Héctor finit déséquilibré.
L’ouverture apparaît. Quelques centimètres, peut-être, mais cela suffit. Zidane arme du pied gauche, lui le droitier. Frappe croisée. Molina plonge trop tard.
2-1.
La chronique d’El País restitue précisément la séquence : feinte du gauche devant Héctor, ballon ramené du droit, défenseur éliminé puis frappe croisée du gauche.
Et le Bernabéu explose
Pendant quelques instants, l’analyse technique n’a plus beaucoup d’importance. Le stade vient de comprendre. Le Bernabéu explose. Ses partenaires convergent vers Zidane. Les Madrilènes célèbrent le but autour de leur numéro 5 tandis que les défenseurs du Deportivo viennent de subir une action qu’ils avaient pourtant tenté d’enfermer dans quelques mètres carrés.
La ferveur du stade fait partie intégrante du souvenir. La chronique d’AS décrit ce soir-là un stade entièrement livré à la passion et à l’incertitude du match. À l’automne encore, les performances de la recrue record suscitaient des interrogations. Ce soir-là, personne ne se demande plus vraiment pourquoi Florentino Pérez est allé le chercher à Turin.
Et la soirée ne s’arrêtera pas là. En seconde période, Raúl inscrira un remarquable troisième but. Madrid s’impose 3-1, dépasse le Deportivo et termine la phase aller en tête du championnat. Mais dans la mémoire collective, une image s’est déjà détachée des autres : Zidane, entouré de défenseurs, faisant disparaître l’espace avant de le recréer.
Pourquoi ce but est-il si beau ?
Il n’y a pourtant rien de spectaculaire au sens traditionnel du terme. Pas de frappe de trente mètres. Pas de retourné acrobatique. Pas de course commencée au milieu du terrain. La difficulté est ailleurs.
Elle réside d’abord dans la maîtrise du ballon dans un espace extrêmement réduit. Chaque toucher a une fonction. Zidane ne dribble pas pour ajouter un geste à l’action. Il déplace progressivement son adversaire jusqu’à fabriquer lui-même l’ouverture dont il a besoin.
Il y a ensuite le travail du corps. C’est peut-être ce que les images racontent le mieux. Héctor ne réagit pas seulement au ballon. Il réagit aux épaules, aux appuis, aux changements de direction. Zidane lui propose constamment une possibilité avant de choisir la suivante.
Et puis il y a la conclusion. Après toute cette finesse, Zidane frappe du gauche, son mauvais pied. Technique, équilibre, coordination, perception de l’espace, capacité à éliminer sans accélération spectaculaire, maîtrise des deux pieds : une grande partie du football de Zidane tient dans cette action.
Magic cherche une comparaison
Dans les tribunes, Magic Johnson a tout vu. Et le spectacle l’a abasourdi. Interrogé après la rencontre, l’ancien meneur des Lakers raconte avoir vécu « l’une des soirées les plus émouvantes » de sa vie et assure qu’il n’oubliera jamais le but de Zidane.
Puis, pour expliquer ce qu’il vient de voir, il va chercher ses références dans son propre sport. Dans des propos rapportés par le quotidien espagnol AS le 6 janvier 2002, au lendemain de la rencontre, Magic Johnson s’émerveille notamment de la coordination entre les yeux et les pieds du Français avant de lâcher cette comparaison :
« Il est comme “Magic” et Jordan réunis. »
Une comparaison saisissante, mais qui prend une autre dimension lorsqu’on sait qui la prononce. L’un des plus grands basketteurs de l’histoire vient de trouver en Michael Jordan et en lui-même les références capables de traduire son étonnement devant Zidane. Les propos sont bien rapportés par AS au lendemain de la rencontre.
Et Magic n’est pas le seul à avoir été marqué. Dans les jours qui suivent, le but devient déjà un sujet à part entière dans la presse espagnole. AS évoque un Zidane désormais parfaitement adapté et reprend à son tour la formule de Magic Johnson pour tenter de décrire le niveau atteint par le Français.
Quelques mois plus tard, le but sera même élu plus beau but du Real Madrid en Liga cette saison-là par les abonnés de Real Madrid TV, devant, détail savoureux, le troisième but inscrit par Raúl au cours de cette même rencontre.
Le soir où le Bernabéu adopte Zidane
Un but ne change pas à lui seul une carrière. Celui-ci n’efface pas les difficultés des premiers mois de Zidane à Madrid. Il ne permet pas non plus de réécrire sa saison en faisant du 5 janvier une frontière artificielle entre un « avant » et un « après ».
Mais certains gestes possèdent une force symbolique. Ce soir-là, face au leader du championnat, dans un match pour la première place, Zidane offre au Bernabéu exactement ce que Madrid était venu chercher quelques mois plus tôt en faisant de lui le joueur le plus cher du monde : la capacité de créer quelque chose que presque personne d’autre n’aurait imaginé.
Et il suffit peut-être de regarder autour de lui pour mesurer la portée de l’instant : ses partenaires qui viennent célébrer avec lui, le Bernabéu qui exulte, Magic Johnson qui cherche dans l’histoire du basket des références suffisamment grandes pour décrire ce qu’il vient de voir.
Voilà peut-être ce qui distingue certains des plus beaux buts. Pas seulement leur difficulté technique. Pas seulement leur importance dans un résultat. Mais ce moment très particulier où un geste devient immédiatement un souvenir.
Le 5 janvier 2002, Zidane n’a pas simplement marqué contre le Deportivo La Corogne. Il a offert au Bernabéu l’un de ces buts que l’on ne se contente pas de revoir. On continue, plus de vingt ans plus tard, à vouloir les raconter.
Sources
Pour restituer au plus près le contexte du match, sa physionomie et les réactions suscitées par le but de Zinédine Zidane, cet article s’appuie notamment sur les comptes rendus et témoignages publiés dans la presse au moment de la rencontre.
Parmi les sources utilisées figurent notamment les archives contemporaines d’AS et d’El País. La réaction de Magic Johnson et sa comparaison entre Zidane, Michael Jordan et lui-même proviennent de propos rapportés par AS le 6 janvier 2002, au lendemain de Real Madrid–Deportivo La Corogne.