Dennis Bergkamp contre Newcastle : le but qui défie la pesanteur

Il existe des buts dont la beauté saute immédiatement aux yeux : une frappe lointaine, une reprise de volée, un retourné. Et puis il y en a d’autres dont on ne saisit vraiment la singularité qu’en les revoyant.

Celui de Dennis Bergkamp contre Newcastle, le 2 mars 2002, appartient à cette seconde catégorie. En direct, l’action est presque trop rapide pour être comprise.

Au ralenti, le geste devient plus lisible sans vraiment devenir plus simple à expliquer. Plus de vingt ans après, la même question demeure : comment a-t-il fait ?

St James’ Park, 2 mars 2002

Arsenal arrive à Newcastle dans une course au titre particulièrement disputée. Manchester United occupe la tête du championnat, Liverpool reste pleinement concerné et Newcastle réalise lui aussi une excellente saison sous les ordres de Bobby Robson. À l’approche du printemps, les points perdus commencent à coûter cher.

Les Gunners possèdent pourtant une force remarquable : ils n’ont encore perdu aucun match de championnat à l’extérieur cette saison-là. Cette invincibilité loin de Highbury les accompagnera jusqu’au titre. Mais St James’ Park n’a rien d’un endroit accueillant pour la prolonger.

Plus de 52 000 spectateurs remplissent les tribunes et Newcastle démarre fort. Les Magpies poussent, Arsenal recule. Shola Ameobi crée une première situation dangereuse, Oleg Luzhny doit intervenir et les hommes de Bobby Robson imposent le rythme des premières minutes. Le compte rendu publié à l’époque par The Guardian décrit Arsenal encaissant cette pression comme un boxeur dans les cordes.

Puis les Gunners récupèrent le ballon.

Quelques secondes difficiles à comprendre

Patrick Vieira trouve Dennis Bergkamp. Le Néerlandais écarte vers Robert Pirès et poursuit immédiatement son déplacement. Pirès progresse avant de rechercher son partenaire à l’entrée de la surface. Bergkamp est dos au but, Nikos Dabizas collé à lui, et la passe arrive légèrement derrière.

Du pied gauche, Bergkamp touche le ballon et l’envoie d’un côté du défenseur tandis que son corps part dans l’autre direction. Dabizas se retourne et Bergkamp pivote autour de lui. Pendant un instant, le ballon et son auteur semblent s’être séparés avant de se retrouver derrière le défenseur.

Bergkamp résiste alors au retour de Dabizas et récupère le ballon dans sa course. Après l’extraordinaire complexité du contrôle, la conclusion est beaucoup plus simple : du pied droit, il croise sa frappe et trompe Shay Given.

1-0 pour Arsenal.

Bergkamp part célébrer tandis que ses coéquipiers viennent vers lui. Autour, St James’ Park vient de voir Newcastle, dominateur dans ces premières minutes, être puni sur l’une des premières véritables ouvertures d’Arsenal.

Les témoins de St James’ Park

Le lendemain, The Guardian écrit que St James’ Park « se frottait les yeux ». Bobby Robson, pourtant du mauvais côté ce jour-là, résume sa réaction en quelques mots :

« Un but vraiment intelligent. »

L’entraîneur de Newcastle ajoute que son équipe n’avait, elle, rien produit d’aussi intelligent devant le but.

La réaction collective du stade et celle de l’entraîneur adverse convergent vers la même interrogation. Le geste est passé. Il reste maintenant à essayer de comprendre ce que Bergkamp vient de faire.

Un contrôle ou un dribble ?

Le geste résiste au vocabulaire habituel du football. Contrôle orienté ? Dribble ? Feinte ? Aucune de ces expressions ne suffit vraiment. Chez Bergkamp, le contrôle et l’élimination du défenseur se confondent en un seul mouvement.

Habituellement, contrôler consiste d’abord à prendre possession du ballon avant d’effectuer l’action suivante. Ici, la première touche possède déjà plusieurs fonctions : recevoir la passe, soustraire le ballon à l’intervention du défenseur et créer l’espace nécessaire pour poursuivre vers le but.

Bergkamp n’élimine pas son adversaire grâce à une accélération brutale ou à une succession de feintes. Il supprime presque le duel avant qu’il ait véritablement commencé. C’est ce qui donne à l’action cette impression étrange : pendant une fraction de seconde, le ballon et le joueur semblent pouvoir évoluer indépendamment l’un de l’autre avant de se rejoindre exactement au bon endroit.

Mais une question demeure : était-ce réellement prévu ?

Bergkamp donne la clé

La réponse viendra de Bergkamp lui-même. Dans son autobiographie Stillness and Speed, ses explications sur le but seront notamment reprises par Sky Sports. Le Néerlandais révèle qu’il avait pris sa décision avant même de recevoir le ballon :

« Dix yards avant que le ballon n’arrive, j’avais pris ma décision : j’allais me retourner pour éliminer le défenseur. »

— Dennis Bergkamp, Stillness and Speed, propos repris par Sky Sports — traduction française de la rédaction.

Bergkamp explique également qu’il sait que Dabizas intervient et que la vitesse du ballon peut l’aider. L’action apparaît alors moins comme une improvisation miraculeuse que comme une combinaison d’anticipation, de perception de l’espace et d’exécution technique.

Bergkamp avait commencé à résoudre le problème avant même que le ballon n’arrive.

Le but qui ouvre la voie

Cette inspiration débloque un match que Newcastle avait mieux commencé. Désormais devant au score, Arsenal peut aborder la rencontre différemment. Avant même la pause, Sol Campbell inscrit le deuxième but qui sécurise la victoire. Arsenal s’impose 2-0 à St James’ Park et repart avec trois points précieux.

Bergkamp lui-même mesurera l’importance de cette ouverture du score. À la fin de la saison, il rappellera que Newcastle était alors en pleine réussite, que peu de monde s’attendait à voir Arsenal s’imposer à St James’ Park, et considérera ce premier but comme « l’un de \[ses\] buts les plus importants ».

La suite donnera encore davantage de poids à cette journée. À partir de ce déplacement, Arsenal remporte ses dix derniers matches de championnat. Dix rencontres, dix victoires. Le 8 mai, les Gunners vont chercher le titre à Old Trafford en battant Manchester United grâce à Sylvain Wiltord.

Deux mois plus tôt, à Newcastle, le but de Bergkamp avait ouvert la voie à la première des dix victoires consécutives de ce sprint final.

Un mystère qui résiste au temps

Les années vont donner au but de St James’ Park une place particulière dans l’histoire du football anglais. En 2017, à l’occasion des 25 ans de la Premier League, les internautes de BBC Sport l’élisent plus beau but de l’histoire de la compétition, avec 31 % des voix lors du vote final.

Des milliers de buts ont pourtant été inscrits depuis ce 2 mars 2002. Les images de Bergkamp continuent, elles, d’être ralenties, arrêtées, décomposées. Le ralenti permet aujourd’hui de comprendre comment Dennis Bergkamp a réalisé ce but. Il n’explique toujours pas complètement comment il a pu l’imaginer.


Sources

Partager cet article :

Laisser un commentaire

error: Le contenu est protégé !!